Article initialement publié sur sauvonsleurope.eu le 14 mai 2017. Les propos exprimés ici n’engagent que son auteur

Le Brexit est un moment de vérité pour le projet européen. Après une époque de démarrages héroïques, l’Europe était devenue pour les États membres une réalité évidente dont nul ne questionne la présence. Elle allait son chemin inexorable, cahin-caha, faite de stagnations et d’accélérations, d’ambitions modérées et de compromis imparfaits.

Le Brexit révèle l’impensable : la construction européenne n’est pas irréversible et les pays qui y sont entrés peuvent réellement la quitter. Il est manifeste que le Royaume-Uni est dans l’Europe un membre singulier. Resté à l’écart des projets initiaux, il n’avait adhéré qu’à reculons et s’était toujours tenu farouchement en lisière. Dans la plupart des domaines, ce pays est non seulement resté à l’écart mais a cherché activement à freiner tout ce qui s’inscrivait dans un groupe de tête. On découvre en somme, a posteriori, que le Royaume-Uni n’a jamais accepté dans l’Europe autre chose qu’un traité commercial. Peut-on se consoler à bon compte en espérant que le départ des Anglais permettra de restaurer une cohérence entre les pays restant, tous unis dans une vision commune ? Ou sommes-nous toujours l’Anglais de quelqu’un d’autre ?

Cette quête d’une Europe cohérente dont tous les membres partagent le projet est le regret presque constitutif du débat européen. On est si bien entre États fondateurs ! Quel a été le pas de trop, le ver qui a pourri le fruit ? Est-il vraiment raisonnable d’intégrer les poussières de Balkans aux économies opaques et aux mœurs démocratiques corrompues, comme nous nous apprêtons à le faire ? Aurions-nous dû, à la chute du Mur, imposer un stage de 20 ans à ceux qui toquaient à la porte, le temps que les membres du club aient bâti entre eux une véritable démocratie européenne ? Avons-nous payé dans la crise actuelle une intégration précipitée des pays du sud au sortir de la dictature, sur des bases économiques dont les fondements sont aujourd’hui questionnés? Le Brexit ne démontre-t-il pas rétrospectivement que l’entrée du Royaume-Uni fut une erreur historique ?

Disons-le ici, à contre-courant : toutes ces interrogations graves, nous pouvons les rejeter. L’intégration des pays de l’Est est une réussite historique au regard de la situation de départ. En 1990, la Pologne et l’Ukraine avaient le même PIB et le même type d’économie. Qui songerait désormais les comparer ? L’Espagne, le Portugal, la Grèce même, ne sont pas devenus de petites Allemagnes, mais qui se souvient de l’état effarant de leur économie à leur adhésion ? Les pays nordiques qui ont adhéré en même temps que l’Angleterre sont aujourd’hui des membres tranquilles, ni plus ni moins frondeur que d’autres. Et la politique de la chaise vide du général de Gaulle doit amener à relativiser fortement une image rétrospective d’une bonne entente des débuts.

La réalité, peut-être inattendue, est que jamais l’Europe n’a été aussi unie ni efficace qu’aujourd’hui. L’Europe des 6 peinait à s’entendre sur la politique agricole et les méthodes de fabrication des liqueurs de cassis. L’Europe des 28 ou 27, on ne sait plus, a mis en place dans les dix dernières années un fonds de solidarité entre États, une coordination budgétaire, une union bancaire, un embryon de diplomatie, une coopération contre le terrorisme, des corps de douaniers et d’intervention en mer, la première Commission européenne issue des élections. Elle discute à présent d’un socle social commun, d’une base commune pour la taxation des entreprises, d’une taxe commune sur les transactions financières.

Le sentiment actuel d’un délitement de l’Europe n’a en réalité de sens qu’au regard des attentes immenses dont elle est désormais chargée, par rapport à cet organe presque spécialisé qui était l’Europe des débuts. Tout ceci doit amener à considérer d’un œil critique les tentatives de définir différents cercles entre pays européens, permettant de rassembler de manière bien cohérente et bien nette ceux qui veulent avancer sérieusement.

L’idée la plus symbolique, la plus évidente, est l’appel aux Fondateurs, aux six premiers disciples, à ceux qui les premiers se sont assis à la table du banquet. Qui mieux qu’eux seraient dépositaires de l’Esprit européen ? Qui mieux qu’eux sauraient répéter le geste auguste ouvrant la voie pour les autres ? Le problème est que la plupart du temps, les propositions diplomatiques en ce sens évoquent un septième membre : la Pologne. Or il est un peu difficile d’y voir un pays particulièrement pionnier. La Pologne n’est pas membre de l’Euro, elle freine vigoureusement toute harmonisation sociale et sa contribution à la construction des libertés publiques européennes est en ce moment plus que discutable. On ne peut se défaire d’un sentiment que derrière la rhétorique fleurie se profile un directoire des grosses économies européennes, et potentiellement des armées.

L’autre espace naturel est la zone euro. La création de la monnaie commune a précipité un ensemble de conséquences, dont le plus visible est la coordination des politiques budgétaires. C’est donc le niveau auquel un fonctionnement démocratique apparaît le plus nécessaire. Il est d’ailleurs frappant que les réflexions de réformes démocratiques de l’Europe tournent désormais le plus souvent autour de la zone euro. L’idée, régulièrement évoquée ici ou là, d’un Parlement spécifique à la zone euro et d’un ministre des finances de la zone euro, que l’on devine responsable devant ce Parlement ?, en est la principale illustration.

Pourtant, la singularité de la zone euro doit être fortement questionnée. Les pays ayant en partage leur monnaie restent fortement enchâssé dans le marché commun, et les problématiques auxquelles ils font face s’étendent en réalité à toute l’Europe. L’existence de l’euro imposerait à socle social comme un pour empêcher une mise en concurrence des systèmes sociaux ? Comment imaginer un seul instant que ce socle pourrait ne pas concerner la Pologne ? La crise des marchés financiers européens a entraîné l’Union bancaire ? Seul le Royaume-Uni a cherché à ne pas y entrer. La nécessité de coordonner les politiques économiques a débouché sur le pacte euro plus ? Six autres États membres l’ont immédiatement rejoint.

Disons-le, au fond il n’existe pas de cercle magique qui rassemblerait des états membres plus volontaires que d’autres. L’essentiel des problèmes auxquels sont confrontés les Européens se traite au niveau de l’Union, et c’est à ce niveau que la construction d’une démocratie vivante et la plus urgente. A défaut, les désaccords ou les réticences nationaux ne pourront jamais s’exprimer que sur une base nationale. Seul un système démocratique considéré comme légitime par les citoyens Européens peut-être un moteur de réduction des désaccords et d’avancées pour l’ensemble des États.

A défaut, on continuera à voir se multiplier des groupes d’États volontaires sur chaque sujet séparé : monnaie, justice, circulation, défense, fiscalité, normes sociales, la liste est ouverte et appelée à grandir. L’harmonisation ne se fera que lentement, par sédimentation, par une sorte de force gravitationnelle de l’accumulation des politiques dans un cœur européen aux contours variables et mal définis.

Arthur