Le 29 novembre 2017 avait lieu un débat public organisé par le Centre Pompidou et La Fondation Evens, fondation européenne dont l’objet est d’œuvrer à la compréhension du projet européen. Le panel hétérogène était composé de spécialistes d’horizons différents pour discuter de l’Europe face aux eurosceptiques. Ce débat préparait la conférence du lendemain dont le thème était les « nouveaux populismes et chemins divers des euroscepticismes », qui était également organisée au Centre Pompidou à Paris.

Parmi les intervenants figuraient Thierry Chopin, politiste, directeur des études de la Fondation Robert Schuman et professeur associé à l’Université catholique de Lille ; Thomas Serrier, historien, spécialiste de l’Europe et des mémoires européennes, également professeur à l’Université de Lille 3 et à l’Europa-Universität à Francfort-sur-l’Oder ; Mauve Carbonell, historienne, spécialiste de l’histoire de la construction européenne et maître de conférences à l’Université Aix-Marseille ; Cédric Durand, économiste et maître de conférences à Université Paris 13 ; Maja Bajevic, artiste, actuellement exposée parmi les nominés du Prix Duchamp ; Bruno Mantovani, compositeur et directeur du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Nicolas Truong, journaliste au Monde, était chargé de modérer le débat.

Le débat s’ouvre sur une suite de constats : l’Union européenne est en panne, en crise. Elle est sans cesse contestée et critiquée de tout côté ; à droite comme à gauche on souhaite sa déconstruction. L’Union européenne semble vaciller sur ses valeurs depuis le vote du Brexit jusqu’au record historique du parti Alternative fur deutschlands (AfD) en  Allemagne: dans tous les cas, on conteste le « dictat » de Bruxelles.

Ce débat peut être divisé en quatre parties, correspondantes aux quatre grands thèmes abordés : dans un premier temps les intervenants se sont posés la question de la définition de l’euroscepticisme et du populisme, leurs histoires et comment expliquer ces mouvements contestataires. Par la suite, le débat nous a amené à chercher l’explication de la déconstruction européenne et à savoir si une sortie de l’Union serait favorable aux États. Les questions économiques étaient elles aussi au centre du débat, avant d’évoquer la situation des artistes au sein de l’Union.

Le politiste Thierry Chopin s’est interrogé sur la notion d’euroscepticisme. Son premier constat est le même que pour le terme de populisme, à savoir qu’il n’y a pas de définition unique du terme.

Le terme d’euroscepticisme a été inventé dans les années 1980 pour désigner la défiance britannique à l’égard de l’UE. Il désigne aujourd’hui la défiance grandissante vis-à-vis de l’UE venant de n’importe quel Etat membre.

D’après Thierry Chopin, pour mettre en lumière cet Euroscepticisme on doit distinguer trois grands moments dans l’histoire européenne :

  1. De 1980 à 1990 : C’est la fin de cette période où les chefs d’Etat ont construit l’Union européenne sans demander l’avis des populations, autrement dit c’est la fin du consensus permissif.
  2. La deuxième période s’étend du début des années 1990 jusqu’à la crise de 2008. En France c’est un moment important. L’exemple du vote pour la création d’une Constitution européenne de 2005, où l’on a pu observer l’apparition d’un fort clivage en France, notamment entre les différents partis politiques, illustre bien cette période.
  3. Enfin, la crise financière et ses conséquences sur la zone Euro marquent également un grand moment dans le développement des idées eurosceptiques. Cela se traduit par la montée de cette défiance européenne, à tel point que le degré de confiance des citoyens à l’égard l’UE est en chute : on compte seulement 30% de confiance en 2015.

Il convient de souligner qu’aucun État membre n’échappe à l’euroscepticisme, mais comment l’expliquer ?

On observe une hausse particulière de l’euroscepticisme dans les pays (Grèce, Portugal, Espagne, Italie) où les conditions économiques et sociales sont mises à mal pour la population. Cependant, on observe également une hausse des contestions liées à l’UE en Allemagne, notamment lorsque la population a pris conscience des difficultés économiques et sociales dans lesquelles étaient les pays cités précédemment. Ainsi, certains citoyens allemands ont des résistances à accorder une partie du budget Etatique allemand à l’aide de ces pays européens moins bien lotis. Aujourd’hui l’UE fait face à une nouvelle vague d’euroscepticisme suite à ce que l’on a qualifié de « crise migratoire », il s’agit dans ce cas d’un euroscepticisme que l’on peut qualifier « de droite » en opposition à l’euroscepticisme dit « de gauche », qui se préoccuperait plus des facteurs économiques et sociaux. On peut donc observer une variété d’euroscepticismes.

Un des points de convergence des Eurosceptiques, c’est de se revendiquer du peuple, c’est là que la notion de populisme est intéressante. Pour le politiste, les caractéristiques du populisme sont les suivantes : une opposition entre le peuple et les élites, sans vraiment définir le peuple ; un anti-libéralisme ; et un anti-pluralisme.

Les ressors du populisme sont d’abord nationaux et chaque populisme est différent. Néanmoins si on veut chercher une cohérence, Thierry Chopin évoque trois grands types de facteurs explicatifs du populisme :

  1. Un facteur économique : la mondialisation alimente ces formes de discourt critique : l’UE est vue comme un « cheval de Troie » de la mondialisation. Pour certains la mondialisation créée un phénomène de déstabilisation aux dépens d’une partie de la population.
  2. Des évolutions démographiques avec des populations vieillissantes qui souhaitent garder leurs valeurs, avec parfois une peur de l’étranger.
  3. Un registre politique : ce qui développe le populisme aujourd’hui ce sont aussi les phénomènes de corruption qui alimentent la défiance à l’égard de nos représentants. Cette crise de la représentation continue de creuser les clivages politiques. Ainsi, les forces populistes traditionnelles sont de moins en moins fortes pour exprimer les doutes des citoyens, alors même qu’ils prétendent exprimer la volonté populaire.

Pour Thierry Chopin, l’UE n’est pas la cause de ces phénomènes. Néanmoins, on retrouve des anomalies dans les différents thèmes et facteurs évoqués : en effet, l’UE a fait preuve d’une politique économique néolibérale ; de plus, sur le volet politique, les dirigeants européens semblent s’éloigner toujours plus des citoyens, les règles qui s’imposent aux populations perdent en légitimation ; enfin, la « crise des migrants » montre que l’UE n’exerce pas correctement ses fonctions régaliennes, à savoir protéger les frontières et accueillir les populations. Tous ces éléments créent un cadre propice au développement du populisme et de l’euroscepticisme.

Lors de ce débat, l’historienne Mauve Carbonell est revenue sur le fait que, selon elle, durant toute l’Histoire de l’Union européenne cette dernière a été victime de contestation. Autrement dit, les critiques de l’UE n’ont rien de quelque chose de particulièrement récent. Les contestations remontent à la création même de l’UE. On voit qu’il y a une confrontation même des élites sur la question européenne : en effet, on trouvait – et c’est encore le cas aujourd’hui- des élites qui critiquent l’UE alors que bien souvent on imagine l’inverse.

A l’époque des prémisses de l’UE, lors de la déclaration Schuman de 1950, les Communistes et une partie de la droite nationaliste, les Gaullistes, s’y opposent. Le projet européen de 1950 est basé sur une délégation volontaire de souveraineté, tout ceci fondé sur des règles de Droit. Or pour De Gaulle la nation est le cadre légitime de la souveraineté, c’est pour cela qu’il va combattre de l’intérieur cette Europe qui veut imposer la règle de la majorité.

Le deuxième grand thème abordé est celui de la déconstruction européenne et d’une éventuelle sortie des Etats de l’Union européenne.

Pour Thomas Serrier, qui a dirigé la rédaction du livre Europa notre histoire, la déconstruction européenne est notamment dû au fait que la jeunesse ne perçoit plus le but initial de l’Union, à savoir de respecter le serment de « plus jamais la guerre ».

Pour Thomas Serrier, on assimile à tort populisme et euroscepticisme alors que ce dernier existe depuis toujours (on se souvient du « give my money back » de Margaret Thatcher). Pour lui, il faut prendre en compte le fait qu’il y ait de plus en plus d’europhiles qui sont critiques vis-à-vis de l’Union. Il y a peut-être une réflexion trop tardive de la part des élites dans la manière dont ils présentent les choses. Lors de ce débat Thomas Serrier n’hésite pas à parler d’une Europe post-démocratique.

Pourtant nous avons pu constater certains changements : le vote de 2005 avait marqué un véritable coup d’arrêt et depuis, les dirigeants veulent favoriser le travail interétatique plus que le fédéralisme pour gérer les crises. C’est l’exemple de Madame Merkel qui met les intérêts allemands au centre de sa politique. Mais peut-être cette nouvelle façon de faire de la politique n’est pas la bonne.

Avec le constat de cette déconstruction européenne, il est légitime de se poser la question de savoir si un pays sortant de l’Union mettrait effectivement en place des politiques plus sociales comme l’invoque une partie des mouvements eurosceptiques de gauche.

Pour l’économiste Cédric Durand, la déconstruction européenne est la cause de l’échec de l’Europe, des promesses non tenues et du manque de réponses sur des questions curiales, comme par exemple l’écologie.

Pour lui, une Europe sociale est possible si l’on change radicalement de modèle économique. Il reprend notamment les idées développées par l’économiste Engelbert Stockhammer sur l’Europe sociale. Mais si l’UE ne peut pas opérer ce changement, alors quels avantages avons-nous à y rester ?

Les décisions qui seront prises après la mise en œuvre du Brexit seront cruciales. Si, comme le préconise Jeremy Corbyn, le Royaume-Uni choisi de profiter de ce moment pour faire des politiques progressistes, alors oui, d’après Cédric Durand, le choix de l’indépendance est à reconsidérer. Cependant il nous met en garde : il faut rester vigilant car il est toujours plus difficile de poursuivre des politiques progressistes et sociales.

Une troisième partie du débat a amené les invités du panel à discuter du système économique européen et en quoi ce dernier peut être un ressort de l’euroscepticisme.

Selon Cédric Durand, les années 1980 marquent un tournant historique. La politique économique européenne devient le moyen par lequel une série d’acquis sociaux sont affaiblis. On observe un basculement des hiérarchies : la priorité est donnée à la concurrence et à la stabilité financière. Pour illustrer cela, Mitterrand disait en 1983 « je dois choisir entre la justice sociale et le projet européen ». Plus tard, Jospin continuait en disant « bien sûr je regrette que l’Europe ne soit pas plus sociale mais je respecte mon engagement européen ».

De même, la politique menée par Jacques Delors opère une forte libéralisation économique au sein de l’Union européenne. La concurrence devient le premier principe de l’économie européenne devant le droit des travailleurs. Autrement dit, il y a une nette préférence pour le capital plutôt que pour le travail. Et d’après l’économiste, il s’agit là de l’idéologie mise en œuvre par la Banque Centrale Européenne. Cette dernière intervient en effet chaque mois pour investir 60 milliards d’euros sur les marchés financiers. Cet argent, s’il était investi autrement, pourrait réduire à néant le chômage en Europe. En effet, 60 milliards, serait environ l’équivalent d’un smic pour chaque chômeur de l’UE. Pour Cédric Durand, ces politiques économiques hostiles aux travailleurs constituent un terreau fertile à l’euroscepticisme.

Enfin, il considère qu’il faut une déconstruction européenne, mais elle doit être « sélective ». Il faut changer cette économie de marché néolibérale, la déconstruire, pour retrouver et développer des innovations sociales. Car si l’on continue à mener des réformes structurelles pour gagner en compétitivité cela équivaut à baisser le coût du travail. Il considère qu’actuellement, le cadre européen est celui qui sert à la destruction de droits sociaux.

Vient enfin le dernier grand thème abordé, celui des artistes dans l’Union européenne.

Bruno Mantovani affirme que les artistes européens ont toujours voyagés à travers l’Europe.

Pour lui il est important de montrer que l’identité européenne existe, qu’elle est présente par les religions, et surtout par l’art. Il est intéressant de se pencher sur les histoires des trajets des artistes comme Mozart ou Chopin et de voir qu’ils ont beaucoup voyagés en Europe. En cela on ne peut pas vraiment dire que Mozart est un artiste exclusivement Allemand, ou Chopin un musicien seulement Polonais. Ils ont tous deux été influencés par leurs voyages à travers l’Europe et en cela leurs œuvres reflètent l’art européen tout entier.

De nombreux réseaux d’artistes ont été créés à travers l’Europe. Et cela soulève un point important qui est celui des échanges. Pour le compositeur Bruno Mantovani, l’UE a tout intérêt à favoriser ces échanges et les déplacements d’artistes au sein de l’Union. Cela doit être fait sur une base plus volontariste et moins technocratique, car pour lui, le gros problème de l’Europe dans ce domaine, c’est la multiplication des règlements.

L’artiste Maja Bajevic souhaite souligner le fait que le néolibéralisme s’est emparé du monde de l’art. « Aujourd’hui tout s’achète, on n’étudie plus les œuvres complètes des artistes, on achète des pièces, des morceaux d’arts » dit-elle. On laisse peu de place aux initiatives publiques au profit des initiatives privées. L’art est plus tourné vers le profit, la marchandisation. On consomme de l’art, on efface l’histoire de l’artiste pour se tourner vers la valeur des pièces. Ainsi, certains artistes ont fait très peu de pièces, se sont enrichis en les vendant, puis ont disparu. Aujourd’hui on parle d’artistes comme on parle de la Bourse. À la suite de ces constats, Maja Bajevic regrette que l’Union européenne n’ait pas été présente pour protéger les artistes et le monde de l’art de cette marchandisation.

L’Union européenne est véritablement contestée de toute part, des mouvements eurosceptiques et populistes s’y développent. Des explications historiques, politiques et économiques peuvent mettre en lumière ces phénomènes. Lors de ce débat, différents points de vue ont été exprimés. Pour certains il faut à tout prix défendre l’UE devant la vague de critiques qui l’attend ; pour d’autre il faut songer à une déconstruction raisonnée.

Le débat se clôt sur les mots optimistes de Mauve Carbonell qui rappelle que « l’Europe ce n’est que ce que nous en faisons, ce sont des Etats qui la construisent, libre à nous de nous en préoccuper ».

Louise Bougot

Pour aller plus loin :