C’est le titre d’un excellent article de Darius Farman paru dans le  Taurillon (cf. «  Pour en savoir plus ») qui attire notre attention sur un phénomène largement ignoré et aux conséquences largement sous estimées. Eulogos est d’autant plus sensible qu’il y a plus d’un an il a lancé sa rubrique « la Réplique » destinée à répondre aux populistes et eurosceptiques, lesquels bénéficient habituellement d’une paix royale. Eulogos a initié une réflexion sur l’euroscepticisme, estimant que le phénomène méritait d’être « décortiqué » « déconstruit » diront d’autres –  et qu’on ne pouvait plus s’en tenir à des arguments de polémiques ou de pure propagande. Parallèlement et au coup par coup, Eulogos répondait aux cas les plus emblématiques.

Le danger pour la démocratie est que, devenu « une catégorie fourre tout », le concept de l’euroscepticisme peut donner l’illusion d’un bloc idéologique qui en fait n’existe pas :au contraire, ce qui frappe, ce sont des discours multiples, souvent incompatibles. Autre caractéristique, les discours les plus radicaux et, donc a-priori les plus visibles, sont paradoxalement ceux qui sont les moins visibles et les programmes étiquetés eurosceptiques et parmi les plus critiques sont entre eux d’une nature fondamentalement différente : ainsi, au Parlement européen, les groupes eurosceptiques demeurent durablement fragmentés. Les désaccords qui persistent ont pour la plupart un contenu idéologique fort comme origine de leur différend.

Les conclusions de Darius Farman sont pertinentes : les forces en faveur de plus d’Europe sont celles qui pourraient, plus que toute autre, bénéficier d’une clarification conceptuelle, dissipant ainsi l’impression d’une omniprésence de l’euroscepticisme. Il faut donc se dégager de cette confusion ambiante, qui présente le terrible désavantage de créer l’illusion d’un pseudo consensus eurosceptique vaste, ce qui permet à ce camp de mobiliser bien au-delà de ses forces militantes stricto sensu.

Mais il faut  admettre que ces conclusions sont aussi incomplètes. Elles laissent de côté l’euroscepticisme, le populisme  d’Etat auquel une riposte concertée, ample, s’impose, sans délai. Ce n’est plus Madame le Pen ou Monsieur Farrage ou d’autres qui sont visés, l’adversaire est ici plus redoutable. C’est la démocratie dans ses profondeurs et ses structures qui est contestée, menacée. La réplique n’en est que plus complexe face à la puissance d’État, comme par exemple la « démocratie illibérale » que personnifie Viktor Orban.

Jean-Dominique Giuiliani, président de la Fondation Robert Schuman, a attiré récemment l’attention sur le fait que « parmi les fractures apparues au sein de l’Union européenne, la plus grave est sans doute celle qui divise désormais l’est et l’ouest ». Il les caractérise en peu de mots : « en Europe centrale, les mouvements politiques qui ont conquis le pouvoir et qui en modifient les lois et les constitutions pour s’assurer d’y rester. Ils affaiblissent l’Europe au moment où elle est confrontée à de grandes puissances. Leur pseudo autonomie extérieure, qu’ils s’efforcent de justifier, consiste à faire le jeu, sans réfléchir, de la Russie, de la Chine, de la Turquie ou de Donald Trump. Une belle autonomie… Ils revendiquent leur autonomie en se plaçant sous le parapluie américain… »

Un bref rappel de la part de Dominique Giuliani : la démocratie, ce sont des règles de l’Etat de droit, une justice indépendante, une fonction publique neutre à l’indépendance garantie, des contrepouvoirs, une presse pluraliste, des oppositions qui s’expriment, etc., toutes choses, souligne Jean-Dominique Giuliani, qui ont été actées dans les traités européens, librement négociés, adoptés, ratifiés. Comment peut-on renoncer à tout cela en considérant que cela va de soi ?

Tôt ou tard, les opinions publiques exigeront un nouvel engagement de tous ces pays, faute de quoi il sera difficile de poursuivre une solidarité multiforme : militaire pour monter la garde aux frontières de l’est ; économique et financière :  1 000 milliards des fonds structurels qu’ils ont captés pour l’essentiel ! 60% de l’investissement public polonais, depuis 2004, c’est 25 milliards qu’a reçus la Hongrie,15 pour la Slovaquie, 23 pour la république tchèque. Des espèces sonnantes et trébuchantes qui ont aidé largement au redressement de ces pays et qui ne peuvent être passées sous silence au moment d’établir le bilan.

Prés de trente ans après la chute de l’Union soviétique, la démocratie européenne est à nouveau menacée, fragilisée, confrontée à la crise la plus sérieuse depuis les années d’avant guerre. Les périls d’alors demeurent : la corruption, le culte de l’homme fort et providentiel, l’instauration de fait d’un parti unique comme le FIDESZ, la manipulation des élections via la modification des modes de scrutin, un vaste effort de propagande, l’intimidation de la presse allant jusqu’au meurtre (cf. l’article consacré au meurtre de Jan Kuciak en Slovaquie), la prise de contrôle de la justice, le démantèlement des contre-pouvoirs. Ces pays  déstabilisent l’Union sous le poids de leurs  vetos et de leurs chantages multiformes.

Des régimes puissants et durables pour certains d’entre eux, « bien organisés », « en Hongrie, un système cousu main pour Viktor Orban », a écrit le journal « La Croix » qui a su à merveille disséquer le « système ». Il est grand temps que l’Europe réponde à ce type de défi et qu’elle mette en place une stratégie cohérente de lutte.

Henri-Pierre Legros

 

Pour en savoir plus :

Le taurillon : de la complexité sous-estimé de l’euroscepticisme https://www.taurillon.org/de-la-complexite-sous-estimee-de-l-euroscepticisme

Jean-Dominique Giuliani :la réunification de l’Union en question http://www.jd-giuliani.eu/fr/article/cat-2/580_La-reunification-de-l-Europe-en-question.html

En Hongrie un système cousu main pour Viktor Orban : la Croix https://www.la-croix.com/Journal/En-Hongrie-systeme-cousu-main-Viktor-Orban-2018-02-21-1100915284