Le président du Conseil Tusk a bien résumé la situation dans une déclaration marquante : « avec un allié tel que Trump : l’Europe a-t-elle encore besoin d’ennemis ?(…).Un nouveau phénomène : l’attitude capricieuse de l’administration américaine (…) l’Europe devrait être reconnaissante envers le président Trump, grâce à lui, toutes nos illusions ont disparu ».En sortant de l’accord nucléaire iranien, les Etats- Unis poursuivent une diplomatie basée sur le coup de force et le racket,  ils montrent le peu de cas qu’ils font de leurs plus proches alliés tout en détruisant plusieurs années d’effort diplomatique ,faisant fi des positions des autres signataires. Les Etats-Unis       rejoignent ainsi le camp des « Etats voyous » qu’ils ont longtemps et durement attaqués. L’orgueil national européen devrait se sentir blessé.

 Réunis à Sofia, les ministres européens ont affiché une unité qu’ils tentent de  maintenir.Saura-t-elle tenir la distance et faire face au vandalisme diplomatique américain et son goût pour l’obstruction permanente sur la scène internationale? Au bout du compte cela ne traduit-il pas simplement la difficulté des Etats-Unis à penser un monde dans lequel la répartition de la puissance est en train de très fortement changer ?Une surpriseheureuse, la célérité de la réplique européenne et son unité affichée.

L’heure de vérité approche alors que l’Union européenne connait sa confrontation la plus forte  avec les Etats-Unis depuis 1956 et l’opération de Suez, de funeste mémoire. Les Européens sont déterminés à tenir tête aux Etats-Unis et à sauver l’accord nucléaire  malgré ses marges de manœuvre limitées

Le 8 mars, Donald Trump, en même temps qu’il annonçait le retrait des Etats-Unis de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, annonçait des sanctions tout azimut. Immédiatement les Européens se sont dits  déterminés à préserver l’accord pour autant que l’Iran le respectera et ils lanceront des travaux pour protéger les entreprises européennes affectées par les décisions américaines. C’est fait depuis le 18 mai et le sommet de Sofia (cf infra. « Pour en savoir plus »).  Les dés sont jetés, ils roulent. Dans l’attente, Européens et Iraniens se livrent à une intense activité diplomatique commencée quelques jours après l’annonce américaine, le 15 mai. Bruxelles recevait le ministre iranien des Affaires étrangères , Javad Zarif, puis le commissaire européen à l’énergie, Miguel Arias Canete, rendait visite à Téhéran ; il était le premier responsable occidental à être reçu depuis la prise de décision américaine, puis c’était l’annonce d’une rencontre avec la Chine et la Russie. Tout cela fait un contraste saisissant avec la situation au moment du déclenchement par George W Bush de la guerre en Irak. Mais sans attendre, le 18 mai,  l’UE a lancé officiellement ses mesures pour contrer les sanctions extraterritoriales américaines.

La Commission a  lancé les premières procédures pour atténuer les effets des sanctions américaines annoncées et permettre de poursuivre les relations économiques et sociales avec Téhéran après avoir obtenu le feu vert  des chefs d’Etat et de gouvernement à Sofia. A cette occasion, Jean-Claude Juncker a déclaré : « A Sofia nous avons assisté à une démonstration de l’unité européenne. Tant que les Iraniens respecteront leurs engagements, l’Union européenne, évidemment,  s’en tiendra à cet accord dont elle fut un des co-architectes, un accord qui a été unanimement ratifié par le Conseil de sécurité des Nations Unies. » L’Union européenne estime que « cet accord est essentiel pour préserver la paix dans la région et dans le monde. Mais nous devons savoir que les sanctions américaines annoncées ne resteront pas sans effet. Et donc nous avons pour devoir, Commission et Union européenne, de protéger nos entreprises européennes et notamment les petites et moyennes entreprises ».

A donc été officiellement lancé « le processus formel d’activation du Statut de blocage, en mettant à jour la liste des sanctions américaines sur l’Iran relevant de son champ d’application ». Ce statut de blocage interdit aux entreprises de l’UE de se conformer aux effets extraterritoriaux des sanctions américaines, permet de recouvrer les dommages découlant de ces sanctions auprès de la personne qui les cause et annule les effets des jugements étrangers fondés sur ces décisions (Cf. Pour en savoir plus).

La Commission a également lancé le processus formel pour éliminer les obstacles à la décision de la Banque européenne d’investissement (BEI) de financer,dans le cadre de la garantie du budget de l’UE, des activités en dehors de l’UE, en Iran. Selon la Commission, cela permettra à la BEI de soutenir les investissements de l’UE dans le pays, ce qui pourrait être utile, en particulier pour les petites et moyennes entreprises. « Toutes les règles et procédures pertinentes s’appliqueront aux opérations financières individuelles ».

Pour ces deux procédures, le Conseil et le Parlement européen auront un délai de deux mois pour s’opposer aux mesures, une fois que celles-ci auront été proposées.Si à l’issue de cette période, dite de non objection, aucune des institutions n’a émis d’objection, les mesures entreront en vigueur. Cette période peut être raccourcie si le Parlement et le Conseil signalent leur non objection par un vote, avant la fin des deux mois.  Les processus peuvent être conclus si les circonstances politiques ne justifient plus l’adoption des mesures.

La Commission a annoncé aussi des mesures de renforcement de la confiance avec l’Iran, avec la poursuite et le renforcement de la coopération sectorielle et de son assistance, y compris dans le secteur de l’énergie et sur les petites et moyennes entreprises. « Une assistance financière par le biais des instruments de coopération au développement ou de partenariat sera également mobilisée » .

La Commission demande aussi aux Etats membres de prendre des mesures en les encourageant à étudier les possibilités de transferts ponctuels à la Banque centrale d’Iran. «  Cette approche pourrait aider les autorités iraniennes à percevoir leurs recettes pétrolières, en particulier en cas de sanctions américaines qui pourraient viser des entités de l’UE actives dans les transactions pétrolières avec l’Iran »

A ce stade, on ne peut préjuger l’efficacité de ces mesures et leur praticabilité ; le seraient-elles, elles auraient une portée considérable, bien au-delà du seul cas iranien . La communauté internationale pourrait avoir une dette de reconnaissance de la part de tous les pays ayant un contentieux quelconque avec les Etats-Unis, reconnaissance à l’égard de l’UE qui les mettrait ainsi à l’abri de tous les chantages et pratiques unilatérales mises en œuvre par les Etats-Unis, sans aucun contrôle et sans possibilité de recours facile à déclencher et où le diktat remplace la négociation, sans épargner ses alliés les plus proches. Ces mesures prises au niveau de l’Union européenne  seraient un encouragement à la résistance en quelque sorte.

Le commissaire Canete est allé sans retard expliquer aux Iraniens la perception des européens des sanctions économiques américaines : ce retrait fait planer des risques financiers considérables sur les entreprises désireuses d’investir en Iran dont l’économie est elle-même en plein marasme. Canete a tenu à réaffirmer sans ambiguïté que la préservation de l’accord nucléaire est « fondamental pour la paix (…)il est certain qu’il y a des difficultés évidentes avec les sanctions (…)Nous devons demander des exemptions, des dérogations pour les entreprises qui font des investissements en Iran » Comment ces efforts pour contrecarrer les effets extraterritoriaux des sanctions  américaines pour les entreprises européennes voulant investir en Iran sont-elles perçues par les Iraniens ? Le directeur  de l’organisation iranienne de l’énergie atomique a reconnu d’emblée : « Nous voyons l’Union européenne faire un effort considérable, ils ont promis de le faire, et si Dieu le veut, ils mettront cela en pratique ».Rappelons que les échanges commerciaux entre l’Union européenne et l’Iran sont de 20 milliards d’euros et l’Iran a acheté pour 10 milliards de biens et l’Union pour 10 milliards dont 9 de pétrole, 70%  de la production de pétrole sont achetés par la Chine et d’autres pays d’Asie et 20% par l’Europe. Le but de la visite du commissaire européen était de présenter les mesures décidées par l’UE en espérant obtenir en contrepartie la confirmation de la volonté iranienne de ne pas quitter l’accord mais aussi, point délicat, de limiter ses activités nucléaires et balistiques, de ne jamais chercher à obtenir la bombe atomique, d’apaiser les conflits dans la région.

En contrepartie également, un élément totalement inédit : des diplomates européens, russes et chinois vont se rencontrer et discuter d’un nouvel accord visant à offrir une aide financière à l’Iran, ainsi que définir les prochaines étapes. Cette rencontre annoncée par le journal Welt am Sonntag est placée sous l’égide de Helga Schmid, secrétaire générale du Service  pour l’action extérieure de l’Union (EEAS). Ne pas parvenir à préserver l’accord serait un désastre, mais cela pourra-t-il convaincre Donald Trump de renoncer à ses sanctions ?L’Iran va-t-elle y trouver son compte ?et cela au moment où l’Iran annonce qu’elle négocie avec la Chine et l’Inde et qu’elle n’a pas été découragée, rapportent les Iraniens.

Dès lors, on peut comprendre que les propositions européennes ont été accueillies avec circonspection. D’où la réponse du ministre iranien des Affaires étrangères : « Avec la sortie des Etats-Unis de l’accord nucléaire, les attentes de l’opinion publique iranienne concernant l’Union européenne ont augmenté (…)  et le soutien politique de l’UE à l’accord nucléaire n’est pas suffisant (…) l’Union européenne doit effectuer des pas concrets supplémentaires et augmenter ses investissements en Iran ( …) Les engagements de l’UE pour appliquer l’accord nucléaire ne sont pas compatibles avec l’annonce du retrait probable d’Iran de grandes sociétés européennes », a souligné Mahammad Javad Zarif , le ministre des Affaires étrangères. En effet, le géant français de l’énergie, Engie (ex-GDF-Suez) a annoncé qu’il se dégagera de ses activités techniques d’ici le mois de novembre afin d’éviter les sanctions, Total a indiqué qu’il ne mènerait pas à terme un grand projet gazier s’il n’obtenait pas une dérogation. D’autres sociétés européennes ont annoncé leur retrait en prévision des sanctions américaines. Miguel Arias Canete a tenté de faire valoir que le temps pressait et insisté sur la nécessité de donner rapidement une réponse concrète aux attentes de l’Iran, tout en soulignant l’importance pour les européens de maintenir leurs achats de pétrole iranien

A ce jour, quels sont les résultats du dialogue poursuivi avec l’Iran ? il est évident que la décision américaine a mis en difficulté Hassan Rohani qui doit faire face dans les médias et dans la rue à des manifestations rudes : « on doit sortir de cet accord et récupérer notre indépendance » est le slogan le plus fréquemment entendu avec « à mort la diplomatie de Zarif » (Le ministre des Affaires étrangères iranien).Les Européens ont maintenu le langage de la raison et continuent d’essayer de sauver ce qui peut l’être ; tout en s’efforçant de contrer les sanctions économiques de Tump, ils veulent défendre leurs intérêts mais aussi  ne pas donner des arguments aux opposants à Rohani qui voudront pousser à une sortie de l’accord. Si un tel scénario se produisait, il serait très difficile de négocier et l’Iran serait infiniment plus belliqueux dans la région. Les « durs » déjà engagés dans un bras de fer permanent avec Rohani seraient renforcés dans leur conviction qu’on ne peut décidément pas faire confiance aux Etats-Unis, ni même aux européens. Très clairement, Trump leur donne raison et dans ce cas on pourra parler de défaite de la diplomatie européenne malgré tous les efforts faits. Si on doutait d’une telle éventualité le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a dressé, le 23 mai, une liste de 7 conditions qui devront être respectées sous peine de voir Téhéran dénoncer l’accord de 2015 sur le programme nucléaire iranien : « Il faut que les banques européennes préservent le commerce avec la République Iranienne. Il exige des puissances européennes qu’elles préservent les ventes de pétrole iranien et qu’elles continuent à acheter du pétrole. Nous ne voulons pas entamer de conflit avec l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, mais nous ne leur faisons  plus confiance. Il faut que l’Europe garantisse pleinement les ventes de pétrole iranien. Si les Américains venaient à pénaliser nos ventes de pétrole, il faudra que les Européens compensent  et achètent du pétrole iranien. Les Européens doivent promettre  de ne pas chercher à rouvrir les négociations sur le programme iranien des missiles balistiques, ni sur leur politique régionale. Téhéran s’attend aussi  à ce que le système quasi universel Swift de messagerie pour les paiements internationaux soit maintenu. Les signataires européens de l’accord de Vienne ont promis de tout faire pour sauver l’accord, malgré le retrait américain, préserver les relations commerciales et les investissements pétroliers qui ont repris après la signature de l’accord, mais ils reconnaissent que leur marge de manœuvre est étroite. Poursuivant sa démonstration, le Guide suprême a réaffirmer clairement : « si les Européens hésitent à répondre à nos demandes, le droit de l’Iran à reprendre ses activités nucléaires arrêtées reste entier. «  Quand vous découvrez que le plan d’action n’a aucun avantage, une des options est de reprendre les activités annulées »  a-t-il conclu. Concernant les questions des missiles, « tout le monde doit savoir que la République islamique d’Iran ne renoncera certainement pas aux éléments de sa puissance, notamment en ce qui concerne sa défense »a-t-il avertit. La pression sur les Européens a été mise au maximum.

Quant à la Russie, elle apparait comme un partenaire fiable, stable tout au long du parcours en témoigne. La rencontre avec Emmanuel Macron qui, par ses propos, a confirmé son approche lors de son voyage : « l’Europe de l’atlantique à l’Oural », une approche déjà formulée  il y a quelques mois. « Je crois très profondément que la Russie a son histoire dans l’Europe », a-t-il lancé avant d’aller au théâtre Mariinski pour un spectacle .Cette approche a été renouvelée concernant l’Iran de façon plus précise et très explicitement. Les deux dirigeants ont déclaré avoir trouvé matière à s’entendre. Ils veulent à tout prix préserver l’accord sur le nucléaire et éviter que Téhéran ne s’exonère de ses engagements et une relance son programme nucléaire. Emmanuel Macron estime, comme chacun le sait, qu’il est nécessaire de compléter cet accord en négociant avec l’Iran sur son programme nucléaire après 2025, son programme balistique et son rôle au Moyen-Orient, autant de points sur lesquels l’Iran reste sur ses gardes et la Russie sur la réserve. « Nous pouvons discuter de ces points » a affirmé le président russe,  mais cela ne doit pas conditionner l’accord sur le nucléaire iranien. «Je me retrouve parfaitement dans les propos de Vladimir Poutine. Je ne parlais pas d’élargissement de l’accord , mais de le compléter », a répliqué Emmanuel Macron en affirmant «  ne pas vouloir faire courir le moindre risque à l’accord de 2015, car on a rien proposé de mieux », allusion au plan en 12 points de Pompeo. Les deux partenaires connaissent parfaitement la position de l’autre, les lignes rouges réciproques et ne veulent pas faire courir de risque à leur entente. Mais il est clair que les conséquences indirectes de la décision  américaine sont de favoriser les positions russes ou chinoises au détriment des Européens. Le comble du paradoxe est atteint .Vladimir Poutine n’a laissé subsister aucune ambiguïté à ce sujet. Pour lui le retrait américain est une décision contre-productive qui conduit à une impasse. Il a plaidé pour la recherche d’une solution par le dialogue. Les sanctions unilatérales contre l’Iran vont être dommageables et cela ne contribuera pas à la sécurité d’Israël, a expliqué Vladimir Poutine en s’exprimant lors du forum économique de Saint-Petersbourg. Les Etats-Unis ne devraient pas modifier leurs engagements dans les accords internationaux après chaque élection présidentielle, a-t-il argumenté.

Et la Chine précisément ? Sur la même longueur d’onde que les européens. La Chancelière fédérale en déplacement à Pékin a déclaré, lors d’une conférence commune avec le Premier ministre chinois Li Kequiang, que la Chine et l’Allemagne soutenaient l’accord existant sur le programme nucléaire iranien en dépit du retrait des Etats-Unis. Le Premier ministre a dit approuver les initiatives lancées par les Européens pour protéger l’accord de 2015.

Désireux de prouver leur autonomie diplomatique, les Européens ont proposé de nouvelles réunions avec la Chine et la Russie, programmée pour les derniers jours du mois de mai et les premiers du mois de juin, projets encouragés par Sergei Riabkov, le vice-ministre russe des Affaires étrangères. Et aussi, élément important de cette stratégie, la revitalisation d’un règlement instauré par les Européens en 1996 pour éviter (déjà sous Clinton) les sanctions extraterritoriales américaines au sujet de l’Iran et de Cuba. Alors l’administration Clinton avait battu en retraite. En sera-t-il de même ? Seul l’avenir nous le dira, mais le scepticisme domine chacun y voyant plus un instrument tactique de négociations qu’un réel bouclier. Federica Mogherini, comme à l’accoutumé, a été la plus rapide et la plus nette à réagir. Dés le 21 mai, elle déclarait « qu’il n’y avait pas de solution alternative en réponse au discours de son homologue américain Mike Pompeo .« Il n’a démontré en rien comment le fait de se retirer du Plan d’action conjoint (JCPOA) avait rendu ou rendrait la région plus sûre de la menace de prolifération nucléaire ou comment il nous placerait dans une meilleure position pour influencer la conduite de l’Iran dans des domaines se situant en dehors de la portée du JCPOA ». En conclusion elle a répété : « il n’ya pas de solution alternative » près avoir « écouté attentivement » l’intervention de Mike Pompeo. « L’Union européenne est et restera engagée en faveur de la poursuite de la mise en œuvre complète et effective du JCPOA aussi longtemps que l’Iran respectera tous ses engagements liés au nucléaire comme il le fait jusqu’à maintenant ». Une réponse que l’on voudrait sans appel au plan en 12 points de Mike Pompeo. Elle a rappelé l’histoire et les efforts longs, âpres et importants consentis : « Cet accord appartient à la communauté internationale, ayant été entériné par le Conseil de Sécurité des Nations Unies ». Ce dernier point est un rappel utile car il a été perdu de vue complètement par les Etats-Unis. Elle argumenté : « le JCPOA n’a jamais été conçu pour régler tous les problèmes en rapport avec l’Iran », en soulignant que l’UE soulevait régulièrement ces questions et parallèlement à la pression des sanctions, comme aussi les problèmes du rôle régional de l’Iran, du terrorisme et du non respect des droits de l’Homme. Rien n’est oublié, mais on ne peut pas tout mélanger.

Federica Mogherini a exhorté la communauté internationale tout en s’adressant à Washington : « la communauté internationale attend de toutes les parties qu’elles tiennent les promesses qu’elles ont faites il y a plus de deux ans ». Elle a été relayée par la diplomatie allemande. Depuis Buenos Aires où il participait à le réunion des Ministres des Affaires étrangères du G20, le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, a annoncé qu’il allait se rendre à  Washington pour s’entretenir avec Mike Pompe, mais par avance il annonçait aussi la couleur : il a été surpris par les déclarations de Mike Pompeo et reprenant la position de Federica Mogherini, il a déclaré : «  nous ne voyons pas en ce moment de meilleure alternative au JCPOA (…) Nous pensons que sans cet accord, nous prendrions le risque que l’Iran reprenne son programme nucléaire ». « Le gouvernement allemand va aider les entreprises ayant des intérêts en Iran mais ne pourra pas les protéger des sanctions américaines, a déclaré  le ministre allemand de l’économie » Peter Altmaier. « Des mesures ont été proposées par la Commission, des transferts d’argent directs à la Banque centrale iranienne ont été envisagés. Berlin aiderait les entreprises à évaluer la situation tout en appelant les États-Unis à faire des exemptions et accorder des délais supplémentaires(…) Nous les aiderons quand nous le pourrons, mais il n’est pas possible d’éviter complètement les conséquences de ce retrait unilatéral ».Quant au ministre des affaire étrangère Heiko Maas, en visite à Washington, il constate que les Etats-Unis et l’Europe sont profondément divisés (« je pense nous sommes toujours très loin d’un compromis ») après avoir rencontré le conseiller à la sécurité nationale, le faucon John Bolton, puis le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo. « Nous sommes engagés sur des voies entièrement différentes ».Le ministre allemand a indiqué avoir dit à ses interlocuteurs américains que l’Europe  était « très, très unie » dans son soutien à l’accord qui prévoit un encadrement strict du programme nucléaire de l’Iran en échange d’une levée des sanctions « Nous ne voulons pas d’une prolifération des armes nucléaires dans notre voisinage élargi », a-t-il souligné. Maas a rappelé que les pays européens partageaient les inquiétudes américaines concernant le programme balistique iranien et les initiatives de la République islamique au Proche-Orient mais qu’ils estimaient que ces dossiers devaient être abordés sans pour autant remettre en question l’accord de Vienne. Pour le cas où les Etats-Unis en douteraient, il a rappelé que l’Europe était « très, très unie ». La dissuasion contre toute manœuvre américaine, comme à l’habitude, fonctionnera-r-elle ? L’avenir seul  le dira, mais pour l’instant l’unité européenne tient bon.

Ajoutons que tout cela est du pain béni pour la Russie et la Chine. En effet ce qui frappe c’est l’aspect irréaliste et contreproductif du  plan en 12, points qui frappe l’observateur averti comme Jennifer  Rubin qui fait des chroniques régulières dans le Washington Post auxquelles il est utile de se reporter. « Il n’y a pas de plan B, nous n’avons pas de politique à l’égard de l’Iran » constate-elle.

La convergence  naturelle de ce que nous venons d’écrire n’est pas le plan en 12 points, ni les menaces qualifiées par Mike Pompeo comme « les plus fortes de l’histoire »(…) « L’Iran n’aura plus jamais carte blanche pour dominer le Moyen-Orient », a-t-il déclaré le 21 mai, s’attirant la réplique de Hassan Rohani : « Qui êtes-vous pour décider pour l’Iran et le monde ? Le temps pour de telles déclarations est révolu ».  Mike Pompeo a menacé : «  Nous traquerons les agents iraniens et leurs supplétifs du Hezbollah ». Pas d’autre alternative que la capitulation : il se dit prêt à négocier mais « en échange de changements majeurs » et cela n’interviendra « qu’après des évolutions concrètes, prouvées sur la durée ». « Une pression financière sans précédent ». Sur le volet nucléaire, les demandes américaines vont bien au-delà de l’accord de 2015 ; l’Iran doit reconnaître la dimension militaire passée de son programme, cesser tout enrichissement de l’uranium, fermer son réacteur à eau lourde, donner aux inspecteurs internationaux accès sans condition à tous les sites du pays. L’Iran doit mettre fin à la prolifération des missiles balistiques et au développement et essais de missiles à capacité nucléaire. La République islamique doit se retirer de Syrie, cesser de soutenir des groupes terroristes comme le Hezbollah libanais, le Dijhad islamique palestinien, les talibans afghans et al Qaîda, cesser de s’ingérer dans les conflits ou les affaires de ses voisins, au Yemen, en Irak ou au Liban ou d’en menacer d’autres comme Israël ou l’Arabie Saoudite. Il est demandé de mettre fin aux cyber attaques et aux provocations maritimes, et de libérer des prisonniers américains. « L’idée d’un traité iranien géant  me semble pas très facile à réaliser  dans des délais vaguement raisonnables, a prévenu son homologue du Royaume-Uni, Boris  Johnson. Venant de sa part, c’est tout dire !

Ces douze conditions « peuvent sembler irréalistes », a reconnu Mike Pompeo, mais ce sont des « demandes basiques ».(…) Au bout du compte le peuple iranien devra faire un choix sur ses dirigeants », a-t-il lancé. Ces derniers propos soulignent à quel point la stratégie américaine est explicitement celle d’un changement de régime. Les Etats-Unis entendent devenir « les avocats infatigables du peuple iranien » face aux mollahs et Gardiens de la Révolution, tous corrompus, qui le volent, ignorent les droits des femmes, et pratiquent la torture. Le guide suprême Ali Khamenei « ne vivra pas éternellement », souligne Mike Pompeo. Au bout du compte, c’est le peuple iranien qui décidera du calendrier, c’est à lui qu’il reviendra de prendre une décision à propos de ses dirigeants ». L’administration américaine pense pouvoir obtenir des concessions maximalistes en utilisant de manière unilatérale et malgré l’opposition de ses alliés les mêmes outils que ceux déployés avec un vaste soutien international avant 2015.

C’est un long acte d’accusation, un plan d’attaque tout azimut qui placent les protagonistes sur une trajectoire de collision. « Un accord global qui prendrait la forme d’un traité ratifié par le Congrés », a tenu à préciser Mike Pompeo . Une diplomatie par la force qui vise à soumettre l’adversaire par la menace et la coercition militaires et économiques. Interrogé sur son isolement, Mike Pompeo énumère certains appuis éventuels parmi lesquels ne figurent ni l’Europe, ni la Russie, ni la Chine ! Qui donc alors ? Verdict de ce réquisitoire, la mort diplomatique et économique de l’Iran puisque sont interdit aux entreprises toute importation d’hydrocarbures et toute exportation aéronautique. Les transactions en dollars avec la Banque centrale iranienne sont également interdites et, plus largement, toutes transactions qui permettraient à l’Iran d’obtenir des dollars américains. « Les sanctions entreront en vigueur le 4 novembre . » C’est un ultimatum .

A ce stade, l’issue est incertaine, mais tout cela fait un contraste saisissant avec la situation au moment du déclenchement par George W Bush de la guerre en Irak. Face au tandem franco-allemand, les affrontements entre Européens étaient alors  très violents au point que Nicole Gnesotto écrivait dans le journal Libération que la politique menée par les européens était celle de « la terre brûlée ». Ce qui frappe aujourd’hui c’est l’unité apparente, durable des européens et la réactivité quasi instantanée de leurs actions.

L’Europe a une carte à jouer à l’occasion de cette vaste redistribution de la puissance où les entreprises du numérique dominent le débat. L’Europe ne doit pas perdre de vue deux considérations essentielles  : premièrement, la stabilité internationale commence avec la stabilité interne des pays et avec les succès populistes et europhobes, l’Union a des soucis à se faire ; deuxièmement,  la puissance économique ne se décrète pas à Bruxelles, Berlin ou Paris. Elle se prouve tous les jours sur le terrain par le dynamisme d’une économie capable de se projeter loin de ses frontières et d’embrasser largement une innovation technologique radicale comme moteur du développement .Emmanuel Macron rappelle : « Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n’y a jamais eu un moment avec cette force et cette gravité historique. Pour ceux qui en doutaient ou pensaient pouvoir y échapper, l’histoire revient frapper à la porte et le temps des décisions est là ». Après quinze ans d’affaiblissement, l’Europe saura-t-elle à nouveau se propulser vers l’avant avec des projets lestés de lourdes ambitions ? Tout nous y invite. Depuis le Parlement européen, le 16 mai dernier, l’ancien ambassadeur américain auprès de l’Union, Anthony Gartner soulignait que les Européens étaient les derniers garants du multilatéralisme et de l’ordre libéral occidental et qu’en conséquence: « le cours de l’histoire est entre vos mains ».  Cela rejoint pleinement l’expression d’Edouard Balladur dans le Figaro du 24 mai (« Sortir l’Union européenne de la paralysie ») : « Ne plus tolérer que l’extra territorialité du droit américain porte atteinte à la souveraineté des pays européens, et s’opposer fermement aux prétentions sur ce point de la justice américaine. Si l’Europe se montrait incapable de le décider dans les domaines essentiels où son existence même est menacée, elle ne serait plus souveraine. Inutile alors de parler d’Europe.Une Europe de l’ambition ? Oui, à coup sûr ! »

Henri-Pierre Legros

 

Pour ensavoir plus :

 

Communiqué conjoint Commissioner Aria Canete and vice-Prsident Salehi, Head of the Atomic Energy Oorganisation of Iran http://europa.eu/rapid/press-release_STATEMENT-18-3871_en.htm

Déclaration de la Haute représente http://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2018/05/18/declaration-by-the-high-representative-on-behalf-of-the-eu-on-the-alignment-of-certain-third-countries-concerning-restrictive-measures-directed-against-certain-persons-and-entities-in-view-of-the-situation-in-iran/

German Marshall Fund Assessing the implications of US Withdrawal from Iran Deal http://www.gmfus.org/blog/2018/05/18/trumps-iran-pullout-effect-trade-and-north-korea-negotiations?utm_source=email&utm_medium=email&utm_campaign=2018-05-22%20world%20wire

Déclaration de la Commission  concernant la protection des intérêts européens  suit à la sortie des Etats-Unis de l’accord nucléaire http://europa.eu/rapid/press-release_IP-18-3861_fr.htm

Déclaration de la haute Représentante  suite à la déclaration américaine de sortie de l’accord nucléaire avec l’Iran http://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2018/05/09/declaration-by-the-high-representative-on-behalf-of-the-eu-following-us-president-trump-s-announcement-on-the-iran-nuclear-deal-jcpoa/

Conférence de Presse de Jean-Claude Juncker au Sommet de Sofia http://europa.eu/rapid/press-release_SPEECH-18-3851_en.htm

Déclarations de Donald Tusk suite au Sommet de Sofia http://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2018/05/17/remarks-by-president-donald-tusk-after-the-eu-western-balkans-summit/

Sommet UE-Balkans du 16 mai 2018 : Pour en savoir plus http://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2018/05/17/remarks-by-president-donald-tusk-after-the-eu-western-balkans-summit/

Déclaration de Sofia suite au sommet EU-Balkans occidentaux http://www.consilium.europa.eu/media/34776/sofia-declaration_en.pdf

Déclaration de la Commission pour protéger les intérêts des entreprises ses européennes qui investissent en Iran http://europa.eu/rapid/press-release_IP-18-3861_fr.htm