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HANDOUT - Russian President Vladimir Putin (R) and French President Emmanuel Macron attend a plenary session during the 2018 St. Petersburg International Economic Forum in Saint Petersburg, Russia, 25 May 2018. HANDOUT EDITORIAL USE ONLY/NO SALES Photo: ---/Kremlin/dpa

#LaRéplique : Russophilie, euroscepticisme et sanctions européennes : Non, les mesures contre la Russie ne sont pas une erreur politique

La semaine dernière se tenait le forum économique de Saint-Pétersbourg, occasion pour le président français ainsi que pour d’autres responsables politiques européens, de s’entretenir avec le président russe. L’annonce, surprise, des résultats de la commission d’enquête néerlandaise sur le crash du vol MH 17, qui conclut à une responsabilité russe, a pu refroidir l’ambiance. Malgré cette révélation qui avait tout du secret de polichinelle tant il était petit à petit devenu évident que la Russie était responsable de cet acte, certains n’ont pas hésité à réaffirmer leur soutien entier au régime russe.

Un discours, en particulier, a attiré notre attention, celui de Bernard Lozé, vice-président de l’association Dialogue Franco-russe. Ce financier, ancien administrateur de Ioukos – compagnie pétrolière russe, précédemment dirigée par Mikhaïl Khodorkovski, ancien proche de Poutine tombé en désamour, puis en prison – s’est empressé de déclarer à cet occasion tout le mal qu’il pensait que des sanctions imposées par l’Union Européenne (UE) et les Etats-Unis à la Russie : « Je suis contre les sanctions, beaucoup de mes amis sont contre les sanctions dans tous les pays d’Europe. Pas seulement à cause des affaires mais parce que nous savons que ça casse la confiance, ça casse l’amitié. Qu’il y a des problèmes politiques, que les hommes politiques les règlent mais qu’ils ne créent pas une espèce de guerre parce que je défend les points de vue de l’amitié avec les Russes[1]».

Cité par Sputnik France, organe de propagande francophone du Kremlin, cette déclaration n’a pas manqué de nous intéresser. Bernard Lozé, par son hostilité affichée envers les sanctions infligées à la Russie, figure au sein de la longue liste des acteurs européens qui double leur euroscepticisme d’une russophilie affichée et répète à l’envie tout le mal qu’ils pensent de l’attitude de l’Europe face à la Russie. Ces propos sont, plus largement, assez représentatifs du discours pro-russe qui s’étend à travers l’Europe, et auquel nous voudrions répliquer aujourd’hui.

La problématique des sanctions infligées à la Russie n’est pas un simple point technique, une affaire commerciale, mais un problème politique de premier plan. Elle est, en effet, au cœur du discours populiste russophile, qui voit dans le modèle russe la solution à une prétendue décadence de l’Europe et dans l’Union européenne un perpétuel oppresseur des russes. Ce discours, en pleine expansion ces dernières années, prend l’Union européenne pour cible et nourri un étrange euroscepticisme, tourné non pas vers un intérêt égoïste, mais vers la préservation d’un intérêt national étranger. Les propos de Bernard Lozé s’inscrivent dans cette tendance.

Ainsi, à l’écouter, les sanctions européennes à l’encontre de la Russie seraient non seulement injustes, mais aussi stupides : elles ne dérangeraient pas les russes et nuiraient seulement à l’intérêt des Etats européens. Les sanctions seraient donc inefficaces et injustes, empêcheraient de créer un dialogue politique avec la Russie, et auraient un coût pour ceux qui les appliquent, faisant ainsi passer l’intérêt politique de Bruxelles avant l’intérêt économique national.

Face à une telle situation, deux positions sont possibles. La première serait de s’insurger de ces sanctions qui pousseraient à la faillite plusieurs petites entreprises, simplement parce que Bruxelles souhaite régler ses comptes idéologiques avec la Russie. La seconde consisterait à se poser une question simple mais non dénuée de sens : si ces sanctions ne posent aucun problème à Moscou, et désavantagent au contraire ceux qui sont ses adversaires politiques, pourquoi dédier tant d’efforts à essayer de les faire lever ?

Parce que le bon sens ne nous a pas complètement quitté, cette seconde position sera la nôtre. Non, l’Union Européenne ne s’acharne pas injustement contre la Russie, non, les sanctions ne sont pas inutiles, et non, il n’est pas dans l’intérêt de l’Europe de céder à cette russophilie béate. Au contraire, elle représente un des plus sûrs danger à la construction européenne.

Des sanctions ? quelles sanctions ?

La liste des sanctions prises par l’Union européenne à l’encontre de la Russie est longue, si longue qu’elle a même sa page Wikipédia dédiée. Elles remontent à l’annexion par la Russie, et par la force, de la péninsule ukrainienne de Crimée en 2014, action largement condamnée par la communauté internationale. Ces mesures, fréquemment revotées et réévaluées, sont d’ordre diplomatique, personnelle (gel des avoirs, restrictions individuelles à l’entrée dans un pays de l’UE), économiques et politiques.

Les sanctions diplomatiques consistent essentiellement en l’annulation de différents sommets entre l’UE et la Russie, ainsi que dans le blocage de la candidature de la Russie à l’OCDE et à l’AIE (Agence Internationale de l’Energie). Sur le plan personnel, plusieurs acteurs politiques et économiques russes de premier plan ont vu leurs comptes en banque gelés, ou bien se sont vu interdits d’entrée sur le territoire de l’Union Européenne. Cette liste de personne est extensible, et l’UE la met à jour fréquemment. Sur le plan économique, enfin, la liste est à la fois plus longue et plus complexe.

L’UE a mis en place, en 2014, une interdiction des importations de marchandises en provenance de Crimée, à moins que celle-ci ne portent un cachet certifiant leur provenance d’Ukraine, ainsi que des restrictions sur le commerce et les investissements dans certains secteurs économiques et projets d’infrastructure en Crimée. Il est, de même, interdit d’offrir des services touristiques dans les territoires annexés, ainsi qu’exporter certains biens, à savoir les armes et technologie à usage militaire de l’UE vers la Russie, ainsi que l’exportation d’équipements et technologie destinés au forage en Arctique. S’ajoute à cela une limitation de l’accès aux marchés de capitaux de l’UE pour certaines banques et entreprises russes.

Des sanctions ? Pour quoi faire ?

En politique internationale, les sanctions, quelle que soit leur nature, peuvent avoir deux fonctions. La première est une fonction de signal. Ce signal permet de rappeler que les normes communément partagées par une certaine communauté politique ne souffriront pas de violations répétées. Elles ont, alors, un rôle essentiellement symbolique puisqu’il est rare qu’un acteur se plie à ces signaux et vont surtout permettre d’afficher la cohésion d’un groupe politique face à un adversaire. L’autre fonction est une fonction de coercition. Cette fois, il s’agit explicitement de faire changer le comportement de l’adversaire, en lui imposant une pression politique ou économique.

Dans le cas russe, les sanctions se veulent coercitives. Il faut, cependant, se garder d’être naïf. Il est improbable que le parlement européen ait jamais pensé que ces sanctions suffiraient à entraîner le retrait russe de la péninsule de Crimée. Comme le rappelle Olivier Schmitt, spécialiste des questions de défense et auteur du très pédagogique Pourquoi Poutine est notre allié ?, ces sanctions s’inscrivent dans une « interaction stratégique » entre l’Union Européenne et la Russie : « les États occidentaux et la Russie sont engagés dans une négociation de longue haleine sur la redéfinition des équilibres stratégiques en Europe, que la Russie souhaite altérer en cherchant ouvertement à affaiblir les institutions de sécurité européennes et transatlantiques (notamment l’UE et l’OTAN) ». En ce sens, les sanctions européennes apparaissent comme un outil politique essentiel : alors que la Russie multiplie les actes politiques agressifs envers l’UE, celle-ci est dans l’obligation de répliquer. En aucun cas, donc, ces sanctions sont une forme d’acharnement européen contre la Russie.

Le discours pro-russe et anti-UE décrit souvent la relation entre l’Occident et la Russie comme l’oppression du second par le premier, une longue suite d’humiliations auxquelles la figure tutélaire de Poutine permis de mettre fin. L’Union Européenne, comme l’OTAN, par son extension vers l’Est chercherait à mettre à mal l’équilibre stratégique existant entre la Russie et l’Europe. Puisqu’il serait trop long de rappeler ici que la vision de la politique internationale comme étant simplement le maintien de l’équilibre des puissances est au mieux simpliste, au pire erroné, nous retiendrons un élément : la vacuité de l’argument faisant de la Russie une victime de l’occident. C’est pourtant là que se loge le cœur du discours anti-sanction.

En effet, s’il est toujours difficile d’estimer l’impact politique des sanctions, l’impact économique de celles-ci semblent être prouvé. Un document du parlement européen de Janvier 2018dressait le bilan de ces sanctions et montrait qu’elles avaient pu avoir un impact significatif sur l’économie russe. Un bémol, cependant : il semble évident que ces sanctions n’ont pas permis un changement dans l’opinion publique russe. Celle-ci s’accentue au contraire en faveur du Kremlin, à mesure que le discours victimaire est répété par les médias d’Etat. Comment leur en vouloir ? Il se trouve, même en France, suffisamment de gens pour croire, sans recul aucun, cette propagande populiste qui fait de l’UE ou de l’OTAN le responsable de tous leurs maux.

Des sanctions contre la Russie ou des handicaps pour l’Union Européenne ?

Revenons-en, donc, à notre point de départ, qui était le discours incarné par Bernard Lozé, mais aussi d’autres blogueurs influents comme Olivier Berruyer ou Jacques Sapir, parfois repris par des acteurs politiques comme Thierry Mariani, Marine le Pen… Ces sanctions, donc, n’apparaissent ni injustes, puisque consécutives à des actions illégales de la Russie contre un allié de l’UE, ni inutiles, puisque constituant une condition première à un dialogue équilibrée. Leur impact n’est pas nul, même s’il est discutable. En tout cas, nous sommes loin de l’apocalypse promis par ceux qui pensaient que punir la Russie revenait à punir l’Europe. Plusieurs raisons à cela : tout d’abord, le champ relativement limité et spécifique des sanctions économiques, et ensuite la capacité d’adaptation et d’anticipation des acteurs économiques. Cela ne surprendra personne : il arrive que des acteurs violent leurs obligations internationales. Une filière de Renault, ou des entreprises néerlandais spécialisées dans les marchés publicsse sont récemment faites épinglées… Dans un rapport de 2017, le parlement européen semblait parfaitement conscient de ces petits arrangements permettant de contourner les sanctions.

Une apocalypse économique annoncée depuis 2014 et qui semble pourtant tarder à venir. Malgré les récriminations des Cassandre autoproclamées, il semble que les sanctions de l’UE contre la Russie n’aient pas causé une chute de l’économie européenne. Peut-être aurait-il fallu, avant de brandir l’argument économique, se rappeler que les investissements français en Russie s’élèvent à près de 15M€, quand les investissements russes en France ne dépassent pas les 3M€… et que ces derniers ont pourtant doublé depuis 2011. Ce discours s’inscrit donc bien dans une veine populiste, accusant l’UE de nouveaux maux et lui prêtant une relation malsaine à la Russie qui serait à l’origine de troubles pour l’européen moyen. Pas de chance, la réalité est bien plus complexe.

Toutefois, ce discours a de bonnes raisons de nous inquiéter. Bien sûr, on peut le rejeter du plat de la main en rappelant que si ces sanctions n’ont un impact que sur l’Occident, et qu’en plus de cela elles empêchent un dialogue constructif avec la Russie, il est étonnant que cette dernière souhaite tant que cela que l’on lève des sanctions qui ne l’affecte pas. Il est, à ce sujet, amusant de parcourir RT.fr ou encore Sputnik, organes de propagande et de désinformation russe, pour voir à quel point ceux-ci sont insistant sur l’impact des sanctions sur les pays de l’UE, à croire qu’ils font preuve d’un réel désintéressement. Mais le ridicule de ces arguments ne doit pas nous tromper, il révèle un réel danger. L’implication grandissante de la Russie dans le champ politique européen séduit, et ce probablement même sans l’usage des campagnes de désinformation. Le fond du discours auquel nous répliquions ici n’est pas économique. Il s’agit bien plus de chercher à réhabiliter l’action politique de la Russie, au déficit de celle de l’Union Européenne, de brosser un portrait de victime pour un Etat qui emprisonne, assassine ou torture des opposants, annexe sans honte ses voisins et menace la construction européenne. Le discours pro-russe, qu’il se cache derrière le masque de la critique des sanctions européennes, de la critique de l’OTAN, ou de la valorisation d’un Etat viril face à un occident décadent, est fondamentalement nocif pour l’ordre politique européen et représente l’une des plus sûres menaces actuelles à la construction européenne.

Thomas Fraise

Pour plus d’informations : 

[1]Sputnik,Sanctions antirusses: «Nous provoquons ça et on tue notre économie», https://fr.sputniknews.com/international/201805281036552496-sanctions-russie-france-bernard-loze/, ( consulté le 28 mai 2018).

Adeline Silva Pereira

Après avoir effectué la deuxième année du master Sécurité Globale analyste politique trilingue à l'Université de Bordeaux, j'effectue un stage au sein d'EU Logos afin de pouvoir mettre en pratique mes compétences d'analyste concernant l'actualité européenne sur la défense, la sécurité et plus largement la coopération judiciaire et policière.

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