Les conséquences politiques et stratégiques du Sommet de l’OTAN à Madrid

Les conséquences politiques et stratégiques du Sommet de l’OTAN à Madrid

Le Sommet de l’OTAN à Madrid s’est conclu ce jeudi avec d’une part l’ouverture de ses portes à la Suède et la Finlande et d’autre part la définition d’un nouveau concept stratégique désignant la Russie comme menace prioritaire et visant à renforcer la défense sur le sol européen. La menace terroriste est donc reléguée au second plan au profit du retour de la menace territoriale conventionnelle et la Chine y est par ailleurs qualifiée de « défi » à la faveur de la terminologie européenne pour éviter d’employer le terme de menace des Américains. Celle-ci a ainsi jugé « complètement vains » les efforts de l’OTAN pour la « salir ». Cette extension de l’OTAN a ensuite été qualifiée de « facteur déstabilisateur » par Moscou, Vladimir Poutine rappelant qu’il n’est en aucun cas opposé à l’adhésion des pays scandinaves à l’Alliance tant que ceux-ci n’abritent pas d’armes menaçant son propre territoire auquel cas il se verrait obligé de répliquer et de menacer ces pays-là de la même manière qu’ils menaceraient la Russie.

Un élargissement de l’OTAN historique et d’une rapidité sans précédent

L’Alliance ouvre ainsi ses portes à des pays dotés d’une forte influence stratégique transformant la mer Baltique en un lac otanien et avec l’ajout de 1340 km de frontière OTAN-Russie. Leur puissance militaire est également un atout dans la mesure où la Finlande dispose d’un contingent de 12.000 militaires professionnels, d’un effectif de guerre de 280.000 hommes et d’une réserve comptant près de 900.000 soldats. La Suède pour sa part dispose d’une plus petite armée mais d’une importante industrie militaire notamment dans le domaine aérien.

Quant à la rapidité de cette neuvième vague d’élargissement de l’Alliance, elle est due à la levée du veto turc suite à un accord entre la Turquie et la Suède & la Finlande. L’intransigeance de Recep Tayyip Erdoğan lui a en effet permis de remettre son pays au cœur des discussions et rappeler son apport à l’Alliance dont la Turquie est membre depuis 1952. En effet outre la taille de son armée (avec ses 445.000 soldats, elle représente le seconde force armée de l’OTAN derrière les Etats-Unis), elle contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles qui donnent accès à la mer Noire et sont ainsi stratégiques pour la guerre en Ukraine.

Veto turc et concessions scandinaves

La Turquie reprochait aux Etats scandinaves candidats à l’entrée dans l’Alliance leur attitude tolérante envers le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) qu’elle considère comme une organisation terroriste. Dans le mémorandum signé par les trois pays mardi soir, la Finlande et la Suède s’accordent pour ne pas soutenir les activités du PKK ainsi que du YPG et du PYD, deux partis kurdes actifs au Levant, et de ne pas apporter leur soutien au mouvement de Fethullah Gülen (FETÖ), considéré par Ankara comme l’instigateur du coup d’Etat du 15 juillet 2016. Ils se sont également accordés pour lever l’embargo sur la vente de certaines armes à Ankara, décrété en 2019 à la suite de l’incursion de l’armée turque au nord de la Syrie. Et ils s’engagent enfin à modifier leur législation et traiter de manière rapide et approfondie les demandes d’extradition des personnes soupçonnées de terrorisme en tenant compte des preuves et des renseignements fournis par la Turquie. Cette dernière a ainsi demandé dès mercredi aux deux pays scandinaves l’extradition de 17 membres du PKK et 16 du Fetö. Le Président Joe Biden et le Président Erdoğan se sont téléphoné mardi soir mais sans que les Etats-Unis ne passent un accord (ou qu’il ne soit annoncé officiellement) concernant l’arrêt de la livraison des F-16 américains commandés et partiellement payés par la Turquie en réaction à l’achat de cette dernière de systèmes S-400 russes. Néanmoins, suite à cet accord tripartite et à cet échange le Président Erdoğan a donc levé son veto et l’entrée des deux Etats scandinaves dans l’alliance militaire sera officiellement actée une fois que les trente Parlements des Etats membres auront ratifié la procédure.

Concessions internationales et trahison nationale

Néanmoins, si ces concessions ont permis de trouver rapidement un accord, elles suscitent des turbulences en politique interne et tout particulièrement en Suède où la majorité de Magdalena Andersson ne tient qu’à une voix, dont celle d’une députée d’origine kurde, Amineh Kakabaveh qui avait soutenu le parti du gouvernement en échange de la promesse d’une coopération suédoise approfondie avec le PYD. Elle a ainsi jugé l’accord avec Ankara « inacceptable » et s’oppose à cet accord. Si la Première Ministre Andersson a assuré que son gouvernement suivrait « la législation suédoise et les conventions internationales » et rappelé que la Suède n’extradait jamais ses ressortissants, la Ministre des Affaires étrangères suédoise est néanmoins convoquée devant le Parlement pour expliquer la trahison du gouvernement envers le peuple kurde. L’engagement de Stockholm et d’Helsinki à ne pas fournir de soutien au Parti de l’Union démocratique Kurde en Syrie (PYD) et sa branche armée (YPG) pourtant alliés des Occidentaux en Syrie, ainsi que la reprise des exportations d’armes vers la Turquie alors que celle-ci menace de lancer une offensive militaire dans le nord de la Syrie, suscitent donc une controverse qui a mené à une motion de défiance lancée par Mme Kakabaveh à l’encontre de la Ministre Ann Linde et notamment soutenue par le Parti des Verts et le Parti de Gauche alliés du gouvernement Social-démocrate mais opposés à la candidature suédoise à l’OTAN. Cependant, pour que cette motion de défiance soit approuvée il faudrait que trente-cinq députés la soutiennent ce qui semble peu probable sachant que 88 % des parlementaires suédois sont favorables à l’entrée dans l’OTAN – contre seulement 53 % des citoyens suédois, selon un sondage réalisé début mai.

Le renforcement de l’engagement américain en Europe

Les Etats-Unis ont par ailleurs annoncé durant ce Sommet à Madrid vouloir muscler leurs efforts sur le sol européen apportant des renforts militaires américains aux forces de l’OTAN en Europe à la fois dans leur composante terrestre, maritime et aérienne. Le dispositif américain avait déjà été renforcé au début de la guerre en Ukraine avec l’envoi de 20.000 hommes supplémentaires en Europe atteignant ainsi le seuil symbolique de 100.000 troupes. Mais l’engagement des Etats-Unis en Europe se poursuit maintenant avec l’envoi de nouvelles troupes au sol et la création d’une base permanente en Pologne, ainsi que le renforcement du poste de commandement avancé de Poznan (Pologne) et de leur présence en Roumanie et dans les pays Baltes avec des déploiements supplémentaires de troupes. Les Américains envoient par ailleurs un signal fort à la Russie avec le déploiement de systèmes de défense antiaériens en Allemagne et en Italie et en réitérant leur intention de prépositionner deux escadrons de chasse F-35 au Royaume-Uni ce qui était déjà un projet acté depuis 2015 suite à l’annexion de la Crimée. Sur le plan maritime, l’US Navy va affréter deux nouveaux destroyers spécialisés dans la lutte anti-aérienne au port de Rota en Espagne.

Une Alliance élargie, soudée et renforcée

Ce nouveau Sommet de l’OTAN a donc dressé un portrait clair de l’ennemi N°1 sur le sol européen et des mesures que les Alliés doivent prendre pour y faire face. Non seulement elle acte un nouvel élargissement de ses frontières jusqu’à celles de la Russie, mais la rapidité avec laquelle a été signé l’accord et son contenu forçant les nouveaux alliés à transiger avec leurs engagements politiques sont autant d’éléments démontrant que la plus puissante alliance militaire mondiale s’est renforcée et d’autant plus soudée. Elle balaye ainsi la question de sa « mort cérébrale » et présente un front uni contre un ennemi commun même si ce front qui apparaît comme uni sur le plan macro cache bien des fissures sur le plan micro.

Mais ce Sommet a également permis de renforcer les engagements militaires des Alliés et en particulier du principal contributeur que sont les Etats-Unis avec plus d’armes et plus d’hommes dans le but d’atteindre prochainement un total de 300.000 soldats otaniens présents sur le sol européen et en capacité de répondre à un conflit de haute intensité.

Reste maintenant à voir quelles seront les réponses tactiques de la Russie et de la Chine face au nouveau concept stratégique qui a été adopté, mais aussi la capacité des gouvernements européens à agir en conséquence de ce nouvel élan car de tels engagements vont demander des augmentations des budgets militaires qui sont encore sous la barre des 2% du PIB en moyenne sur le sol européen.

Enfin, avec l’entrée de la Finlande et de son importante armée dans l’Alliance, la question d’un neuvième groupement tactique sur son sol à proximité du territoire russe se posera très prochainement du fait de son utilité stratégique évidente mais aussi du risque qu’un tel déploiement signifierait par rapport à la menace qu’il représenterait directement pour Moscou et donc de la réponse russe qui en suivrait.

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