Ne sommes-nous pas entrain de gaspiller nos chances avec Obama ? « Europe is wasting its Obama Moment ! » Les torts sont partagés….

Editorial

 

« Europe is wasting its Obama Moment », c’est ce qui ressort des conclusions d’un rapport intitulé « Towards a post-American Europe : A Power Audit of EU-US Relations publié très récemment par le think tank « The European Council on Foreign Relations ». Les auteurs ne font pas dans la nuance ou la litote : selon le britannique Nick Witney, ancien directeur de l’Agence européenne de Défense et l’américain Jeremy Shapiro, chercheur à la Brookings , les européens se dispersent auprès des américains,  chacun étant soucieux avant tout de ses « relations spéciales »). Ils entretiennent une relation « fétichiste et infantile » à l’égard des Etats-Unis à l’heure où Obama cherche des appuis solides auprès d’alliés crédibles. Un an après son élection Obama aurait perdu patience, profondément déçu par la fuite des européens devant leurs responsabilités, tout particulièrement dans le domaine de la sécurité : Afganistan, Proche-Orient, Russie, fermeture de Guantanamo etc… Mis à part le Royaume-Uni et la France, tous s’en remettent au parapluie américain pour leur défense et leur sécurité et refusent d’augmenter leur budget militaire. Des européens figés dans des réflexes datant d’un autre temps.  Lors du déjeuner de travail  lors du sommet Etats-Unis Union européenne (représentée au plus haut niveau) n’a-t-il pas délégué  le vice-président Jo Biden, n’était-il pas aussi absent des festivités de Berlin ? Est-ce vraiment un signe qui ne trompe pas comme l’ont relevé certains commentateurs ?
D’autres parlent du malaise existentiel  de l’Alliance atlantique dont le secrétaire général semblerait  préoccupé avant tout  de redéfinir la mission et les fonctions : révision du concept stratégique et transformation seraient les deux mots clés. Madeleine Albright et son groupe de douze experts sont chargés d’apporté une solution avant le sommet prévu à Lisbonne fin 2010. Est-ce là une chose dramatique, épouvantable ?Quoi de plus naturel ?
L’Europe oublie qu’elle n’est plus un enjeu pour les Etats-Unis nous disent Shapiro et Witney . Ils ne disent pas fondamentalement autre chose que Hubert Védrine qui a répété que l’Europe n’est pas le problème, ni la solution. Il vient de qualifier dans son dernier recueil intitulé « Le temps des chimères » la relation entre les Etats-Unis et l’Union européenne de  « héritage », « routine »  « pas un enjeu d’avenir ». Tout cela est un peu vite ditPar exemple, nos deux auteurs sont muets sur la volonté répétée de Nicolas Sarkozy de faire entrer la France dans le commandement intégré de l’Otan pour mieux construire  l’Europe de la défense. Serait-ce un problème ? Le potentiel de « facilitateur » de l’Europe n’en fait-elle pas une partie de la solution (au Proche-Orient par exemple) ?
L’Europe devrait mettre sa maison en ordre vient de rappeler dans le Monde Anne-Marie Slaughter . L’éventail  des partenariats possibles est énorme nous dit-elle. Mais les réticences seraient-elles uniquement du côté européen ? Il n’y a pas si longtemps le simple fait d’évoquer le mot multipolaire était ressenti comme un défi  jeté à la face des Etats-Unis.  C’est aussi  vite oublier que le désordre en matière économique a été, d’abord et principalement,  le fait des Etats-Unis ! la crise économique est porteuse d’inhibitions sur le plan stratégique, la priorité étant  d’abord d’éteindre l’incendie économique et social en priorité chez soi. Prendre ses responsabilités, certes, mais encore faut-il les prendre en considération, pensons un instant aux critiques faites sur le déroulement des opérations militaires par les allemands et les britanniques qui se plaignent ,entres autres, de ne pas avoir voix au chapitre en Afghanistan . Ne pas savoir prendre ses responsabilités !  les européens pourraient renvoyer le compliment aux américains en matière de lutte contre le réchauffement climatique !
Le tandem Shapiro et Witney tirent les conclusions sous une forme d’avertissement : les européens doivent cesser de développer des stratégies d’influence divergentes. Obama cherche avant tout, rappellent-ils, à s’adresser à un partenaire unique doté d’une doctrine d’action cohérente, intelligible, affichée. Et ils rappellent que dans ce monde « post-américain » où les pouvoirs se redistribuent en faveurs de pouvoirs émergents (cf éditorial du numéro 75 de Nea Say) , Washington adapte sa politique de façon pragmatique : les européens ne sont ni la solution, ni d’ailleurs le problème.  Il deviendrait donc  urgent pour les européens de construire des positions communes susceptibles d’être entendues et prise en compte à Washington. Fort bien ! mais n’est-ce pas  Elmar Brok, il y a quelques jours, qui recevant Janet Napolitano, secrétaire d’Etats aux affaires intérieures et à la  sécurité (cf autre article dans ce même numéro) lui fit remarquer que les européens ont souvent l’impression que la politique américaine dominante est celle du diviser pour mieux régner et ce n’est bon pour personne a-t-il ajouté. Elmar Brok préside la délégation du Parlement européen pour les relations avec les Etats-Unis et on ne peut le ranger dans la catégorie des antiaméricains primaires. Les américains doivent apprendre à connaître l’Union européenne, son mode de fonctionnement, ses rituels tout aussi respectables que ceux de la Maison Blanche ou du Congrès. Le lecteur attentif et quotidien de la presse américaine reste frappé par le silence de cette presse, de qualité, que sont par exemple le Washington Post, le New York Times, Usa Today, et le Wall Street Journal , silence  sur les affaires européennes (mais à un moindre degré pour le WSJ) et plus particulièrement silence  concernant le tout récent sommet entre les Etats-Unis et l’Union européenne.  Ont-ils commenté la prochaine entrée en vigueur du traité de Lisbonne et ses conséquences? Pas le moins du monde, ne rapportant même pas les paroles de politesse de Obama se félicitant dans la conférence de presse finale  de cette conclusion heureuse pour tout le,monde. Cette discrétion fait contraste avec l’emphase mise (même si justifiée) pour la visite de la chancelière Angela Merkel et sa prestation, réussie, devant le Congrès comme si le bilatéralisme continuait à l’emporter. A cet égard les déclarations de Janet Napolitano devant les députés européens restent ambiguës.
Il faut positiver et à ce stade, retenons ce qui a été fait au cours de ces derniers mois, ce qui n’est pas rien. Retenons aussi le fait que ceux qui pensaient que tout irait de soi et que ce serait facile ont sous-estimé la réalité du système politique américain. Retenons aussi que nous nous trouvons face à une situation à laquelle nous n’étions pas préparés, à laquelle nous nous  attendions pas, les uns et les autres, qu’il s’agisse de la situation économique ou de la situation militaire en Afghanistan. Ce fut une surprise absolue, il faut l’admettre.
Venant après le fiasco conceptuel et opérationnel dans la mise en œuvre de l’ère Bush, nous sommes au carrefour des incertitudes. Le besoin d’une rupture pour sortir de l’impasse dans laquelle nous étions, tous, ne se discute plus. Une rupture où l’Europe est un partenaire, certes amical, mais exigeant et constructif. Trois constats s’imposent à l’Europe. Premièrement, l’économique n’a pas supplanté le stratégique, le  politique. Deuxièmement, l’Europe, une puissance tranquille (soft power) reste synonyme d’impuissance.  C’est une pure ingénuité de penser à une Europe superpuissance, normative, philanthropique, pacifique, morale etc, tout simplement çà ne marche pas, nous dit-on !Il faut faire preuve de plus de lucidité face aux enjeux mondiaux et face à l’état actuel du monde. L’Europe doit utiliser les attributs de la puissance, de ceux au moins dont elle dispose dores et déjà et qui ne sont pas négligeables, et sans en abuser. C’est là que réside  ce qui , dans le comportement,  oppose réellement l’Europe aux Etats-Unis. Troisièmement, américains comme européens nous avons en commun une incapacité persistante à nous mouvoir facilement dans le monde politique, mental, culturel des autres peuples. Il est grand temps de faire un effort alors que s’ouvre la nouvelle ère  américaine si bien décrite par Fareed Zakaria, « l’heure du partage ».
Des  nécessités  absolues : proclamer que la stabilité institutionnelle avec le Traité de Lisbonne est une bonne chose. La stabilité et la clarification en ce qui concerne  ses frontières géographiques sont une nécessité. L’acceptation sans réticence, sans restriction mentale, du concept d’Europe puissance comme un pôle d’un monde multipolaire, est une condition sine qua non de notre influence mondiale, demain.  Les « grands européens » doivent enfin adopter des stratégies communes dans les grandes enceintes internationale, G 20 ou autres. France et Allemagne doivent convenir d’une stratégie claire et mettre le Royaume-Uni en demeure et cela sur des projets précis, tout en tenant compte des intérêts des vingt-quatre autres membres actuels de l’Union européenne. Cet exercice ils doivent l’imposer aussi à la zone euro en en faisant un pôle majeur parmi les régulateurs de la mondialisation économique.
Soit l’Europe s’en remet au leadership américain, désastreux ou inspiré selon les présidents au pouvoir, soit elle attend des miracles surgis du fonctionnement de ses institutions, soit elle s’impose comme un partenaire solide, responsable et utile tout en développant sa propre stratégie.
Quant à Obama il faut tout faire pour l’aider à réussir malgré les oppositions multiples. Tout faire, c’est-à-dire faire plus. Ce serait paradoxal, le mot est faible, qu’après ne pas nous être suffisamment, et à temps, démarqués de Bush, sous-prétexte de ne pas être anti-américain,  nous ne soutenions pas assez Obama ! Pourquoi ? par souci d’originalité ? Il faut admettre que jusqu’à maintenant les européens ne se sont pas montrés inspirés et convaincants. Empruntés, inhibés, plus soucieux de deviner ce qui éventuellement ferait plaisir à Obama ou ce qu’il attendait de nous, les européens,  plus que d’authentiques propositions  autonomes en fonction de ce que nous sommes, nos moyens, nos intérêts.

 

 

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