Faut-il avoir peur ? Faut-il craindre de prendre des risques ? Non au politiquement correct ! (éditorial NEA say 83)

Deux questions et une réponse. Faut-il avoir peur était la question posée par le dernier éditorial, il nous avait semblé nécessaire, au début de la seconde décennie du siècle, que l’Europe sorte de sa réserve, retrouve le  goût prononcé du futur, le désir d’entreprendre. Un auteur bien connu et fécond, Zaki Laïdi, semble avoir une préoccupation voisine. Dans un court essai, stimulant, d’une quinzaine de pages, il s’interroge : l’Europe a-t-elle une aversion pour le risque ? (« Europe as a Risk Averse Power. An hypothesis »)


En première analyse, cette aversion serait-elle venue de l’identité politique européenne dans le monde ? Zaki Laïdi trouve des explications d’ordre culturel et historique, des explications d’ordre institutionnel tenant à l’organisation de la société, des explications d’ordre conjoncturel qui s’enracinant dans la durée, deviennent de ce fait structurelles. Ces explications trouvent en elles leurs limites, des explications complémentaires sont utiles, nous dit-il: la construction de l’Europe ne se fait pas sur le mode étatique, mais sur le mode délibératif et en s’appuyant sur l’héritage d’un modèle social ayant toujours cherché à tempérer les risques. L’Etat ne sait plus, seul, remplir les fonctions régaliennes traditionnelles de la sécurité et le citoyen n’arrive plus à se penser indépendamment de l’Europe mais sans pour autant ressentir de la désaffection pour sa  nation. Les citoyens ne parviennent ni à reporter leurs attentes sécuritaires sur leurs Etats nationaux comme le font tous les peuples et singulièrement ceux des pays les plus puissants, ni à s’en remettre à l’Europe. De cette situation ils en sortent comme orphelins, désemparés, apeurés au moment même où on assiste à un retour combien vigoureux de la puissance étatique chez les grands acteurs émergents. Personne, en Europe, n’a osé s’emparer de la gestion des risques par dessus la tête des gouvernements. Valeur emblématique de cette évolution, le principe de précaution, qui était au départ un principe environnemental, est devenu beaucoup plus largement un principe absolu de gestion des crises et gouvernance politique. Le principe de précaution est devenu un absolu, une sorte d’horizon indépassable, il recouvre tout. L’Europe s’est construite dans le refus du recours à la guerre et du recours à la force (fut-ce autour d’une table de négociations aux manières policées propres à la diplomatie) il lui est difficile d’adopter des postures qui pourraient  faire apparaitre l’Europe comme faisant usage de «  positions de force ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la question de « l’Europe puissance » apparue maintenant depuis un certain temps pose tant de problèmes,  à tant d’Etats membres de l’Union européenne.

Situation inextricable, dilemme, débat cornélien…comment en sortir ? Faut-il avoir peur ? Faut-il continuer à avoir peur de prendre des risques ?

La réponse à ces deux questions voisines se trouve dans le cri poussé dans le journal l’Express par le président de la Fondation Robert Schuman, Jean-Dominique Giuliani qui présentera le 24 mars à Bruxelles son dernier ouvrage, l’Etat de l’Union 2010. Ce cri, c’est un retentissant « non au politiquement correct !». Mais où donc ce « politiquement correct » se niche-t-il ? Il faut être concret : une simple énumération, que le lecteur est invité à compléter, suffira pour situer où il se trouve et où se trouvent les risques qu’il faut oser affronter au moment où l’Europe s’apprête à se doter de la stratégie « EU 2020 » et à se lancer dans un combat, peut-être celui de la dernière chance. Cette stratégie est un pas dans la bonne direction, mais ce sera le dernier s’il n’est pas suivi d’autres choses. Qu’on aborde enfin sans frilosité et langue de bois les questions relatives à la politique industrielle européenne commune, la gouvernance économique, la  convergence budgétaire et une coordination des politiques budgétaires plus poussée (1), la défense européenne crédible, qui serait un outil de conviction dans le monde. Jusqu’à où l’Europe doit-elle s’élargir? La Turquie oui ou non et comment ? Quelle Europe multiculturelle et comment intégrer les migrants ? des libertés publiques à préserver et jusqu’à où ? Quelle attitude vis-à-vis des grandes puissances Etats-Unis, Chine, Russie : l’allégeance servile, la complaisance craintive, l’hostilité abrupte et à contretemps ? etc, etc .

Invitation donc au lecteur : complétez la  liste et commentez là ! Nea Say en fera la publicité à la mesure de ses moyens qui sont ceux de ses lecteurs. En février Eulogos a reçu 20 000 visites, c’est peu diront certains, mais c’est déjà beaucoup car 20 000 visites donnent à ceux qui s’y expriment en écrivant, commentant, régissant, l’assurance d’être lus à un moment ou à un autre, possibilité qui reste plus rare qu’on ne le croit habituellement. 20 000 visites c’est beaucoup pour qui n’ a ni notoriété, ni moyens promotionnels.

Invitation aussi à la prise de risque en politique et plus encore en matière de communication comme nous y invite Slate http://www.slate.fr/story/17869/les-tweets-sans-risque-dobama au vue de l’expérience en cours dans l’administration Obama. La prise de risque en matière de communication, une autre façon de dire non au politiquement correct.

(1)               Face au politiquement correct, une preuve supplémentaire de cette inhibition, le mot le plus faible qui vienne sous la plume. Lors du débat au Parlement européen sur les turbulences que traverse la zone euro et la sortie de crise à l’occasion de la première apparition de Herman Van Rompuy, Président stable du Conseil européen les députés se sont montrés critiques et combattifs. Ils ont avec ardeur et intérêt débattu de la situation économique et notamment des difficultés de la Grèce. Le Parti populaire européen a appelé à une meilleure coordination budgétaire de la zone euro, les socialistes ont demandé une sortie de crise plus « humaine » et les libéraux ont fustigé une union monétaire sans union économique réelle. « Nous ne pouvons pas attendre que les autres pays se trouvent dans la même situation que la Grèce », a défendu Joseph Daul au nom du Parti populaire européen. Il a repris une idée de l’ancien Premier ministre français Edouard Balladur : recueillir l’avis des instances européennes sur le projet de budget, français en l’occurrence, avant de le faire adopter par l’Assemblée nationale française, faire aussi approuver la politique économique des pays de la zone Euro par l’Eurogroupe. Il a appelé à l’unité des Européens et à faire le deuil de la pseudo-souveraineté économique des Etats membres. De tels propos auraient dû faire en sorte que se lèvent nombreux, enthousiastes ou réprobateurs, des commentaires, polémiques, propositions de toute nature. Nous n’avons rien vu venir, y compris dans la presse française. Tout le monde s’en est tenu au « politiquement correct »…

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