Editorial du N° 91 de Nea Say

Migrations, le poids de l’histoire et l’Europe face aux défis de l’extrémisme identitaire. A-t-elle l’ambition de vouloir évoluer ?

 

Les pays développés, souligne l’OCDE dans un rapport dont le présent numéro de Nea say rend largement compte, ont trop limité l’immigration. Pour leur santé économique et démographique, ils gagneraient à avoir une attitude plus constructive, plus ouverte. Ils gagneraient surtout à les attirer et à les garder par une politique d’intégration résolue  comprenant naturalisations, protection des droits sociaux et politiques, au moment où le pacte européen pour l’immigration et l’asile est sinon en panne du moins bien décevant  deux ans après son adoption (cf. les conclusions récentes du Conseil). Ce pacte dicté par le bon sens  et mis en en œuvre de façon raisonnée et raisonnable serait aussi, à terme, susceptible de désamorcer toutes les angoisses identitaires sur l es quelles surfent  les mouvements xénophobes, les intégrismes religieux en tout genre, les  partis politiques incertains et otages des mouvements populistes aux quels ils n’osent s’opposer. Ce sont eux qui font barrage à toute mesure en faveur de l’accueil des migrants.

L’histoire des migrations est faite de craintes : souvent elles ont eu lieu les armes à la main : migrations préhistoriques, exil biblique, invasions dites « barbares », exodes forcées pour cause de religion (fondateurs des Etats-Unis, expulsion des juifs et musulmans d’Espagne, des protestants de France) ou autre comme la  traite négrière. Mais cette histoire est aussi faite de succès, de progrès, de développement, de rencontres fertiles, bien à l’opposé d’une vision simplificatrice du choc des  civilisations. Songeons à l’explosion des migrations européennes en direction des Etats-Unis : près d’un demi-million de nouveaux arrivés chaque année entre 1847 et 1930 et  dans le même  temps la population passe de 23 à 123 millions d’habitants. Ce sont les protestants français qui fondent Berlin et apportent la prospérité à la Prusse. L’histoire des minorités immigrées est une histoire féconde. Nos valeurs aux quelles nous semblons tenir sont le fruit de ces métissages dont nous avons parfois perdu jusqu’au souvenir. Historiquement les migrations sont tout simplement une manière d’évoluer consciemment ou pas. Mais la vieille Europe veut-elle encore évoluer ? en éprouve-t-elle le désir ? en a-t-elle l’ambition ?

Les récents scrutins électoraux européens ont révélé la persistance, voire le progrès de l’extrême droite, xénophobes racistes, chauvines dans de nombreux pays en Europe (pour ne pas dire dans tous les pays). Leur ancrage sur la scène politique se confirme de consultations électorales en consultations électorales. La nouvelle poussée de ces tendances lourdes ne devrait pas être interprétée comme un phénomène plus ou moins liée à la crise économique et les scandales de tous ordres qu’elle véhicule avec elle et donc appelé à disparaître dès que le sort des populations se sera amélioré. Non ! Il faut voir cette poussée  comme l’expression d’un mouvement identitaire de réaction à l’ouverture des frontières à l’échelle internationale et pas en premier lieu  européenne.  C’est cette ouverture qui fragilise les souverainetés et les identités. Par ricochet l’Europe est atteinte : elle est désignée,  stigmatisée comme le principal instigateur  de cette évolution. Elle est condamnée pour avoir fait allégeance à cette idéologie mondialiste. D’où le retour au national, voire même à l’infra national, dont la finalité serait perçue comme devant et pouvant, seul,   protéger, plus même comme devant défendre,  contre les menaces qui pèsent sur les identités.

Ce défi  lancé par l’extrémisme identitaire peut être l’occasion pour l’Europe de réfléchir à la responsabilité que porte la construction européenne dans cette avancée, sombre, inquiétante,  qui gagne les bancs du Parlement européen, encore qu’il s’agisse d’un exutoire naturel, normal qui porte en lui le remède aux maux si souvent dénoncés, en vain. Cette percée peut apparaître comme la conséquence de l’incapacité de l’union européenne à convaincre ses citoyens de la finalité de son projet et de son hésitation à affirmer ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. A très court terme, elle ne pourra pas continuer à faire l’impasse d’un débat sur son identité, ses valeurs, ses limites géographiques et ainsi réfuter ceux qui l’accusent d’être l’agent discret mais actif d’un projet d’uniformisation des cultures, des identités au niveau mondial

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