De l’Allemagne : quelques idées simples. Editorial du n°133 de Nea say

En 1813, sous la plume de la déjà célèbre Madame de Staël parait à Londres un essai promis à un bel avenir : De l’Allemagne. Il est surprenant qu’en ces temps où l’Allemagne revient à chaque seconde dans la bouche des commentateurs  et à chaque ligne dans ce qui s’écrit, pas la moindre ligne, à ce jour, n’a été  écrit pour commémorer et célébrer ce bi-centenaire. Surprenant et raison supplémentaire pour le relire !

Son auteur, Madame de Staël, est l’une des figures intellectuelles dominantes de cette période. Elle est la plus farouche opposante à l’Empereur, animant à Coppet (Suisse) un cénacle qui regroupe une grande partie de l’intelligentsia européenne. Alternant œuvre politique, essais littéraires et romans (Delphine, Corinne ou l’Italie), elle annonce une nouvelle sensibilité. Dans « De l’Allemagne », considéré comme l’un des premiers essais de littérature comparée, Madame de Staël trace un portrait en profondeur de ce pays. Elle inscrit la culture allemande dans son contexte politique, social, historique, mais aussi climatique et géographique. Elle pense que les français, à l’image de leurs voisins, devraient chercher une nouvelle inspiration, un nouveau style, puisant dans leurs traditions, s’ouvrant aux écrivains étrangers, et laissant libre cours à l’émotion voire la passion. Le succès de cet ouvrage est retentissant car il jette les bases du Romantisme français. Mais Madame de Staël ne verra pas le triomphe de ses idées : elle meurt en 1817, à 51 ans. Relisons de l’Allemagne !

Cette relecture  serait une consolation utile à tous ceux qui ont été heurtés par  les propos issus du parti socialiste français ou de la gauche associé à son pouvoir.  Des propos navrant, consternant, ce sont les mots les plus anodins qui viennent sous la plume. Des propos qui mériteraient une réplique plus vigoureuse, des propos qui laisse stupéfait, stupéfait c’est le mot qu’emploie Gérard Grunberg, éminent et subtile politologue socialiste. Dans Telos, il accuse le parti de se réfugier  dans un monde irréel au prix d’une « fuite en arrière » où l’ignorance le dispute au cynisme. Sous prétexte de refuser l’austérité, il refuse en réalité les réformes nécessaires, assène Gérard Grunberg. Les propos du PS  sont-ils avancés au nom d’une autre politique ? Quoi de plus légitime ! hélas il est à craindre que non, le moteur de cette affaire ce sont les querelles de personnes, les rivalités d’ambitions souvent mesquines, l’affrontement de « courants »  toujours ardents au sein du parti socialiste français. La recherche de nouveaux équilibres politiques. Mais lesquels ?

Concernant la relation allemande, quelques éléments simples méritent d’être rappelés. Une fois encore revient à l’esprit  la phrase bien connue  écrite par de Gaulle : « vers l’Orient compliqué je m’envolais avec des idées simples ». D’abord se méfier de la mémoire avec ses héros (quels héros ! de Gaulle, Adenauer, Giscard d’Estaing, Helmut Schmidt, Kohl et Mitterrand), sa geste (la cathédrale de Reims où se scelle la réconciliation franco allemande, le voyage triomphal que  de Gaulle fit en Allemagne, le cimetière de Verdun qui réunit Mitterrand et Kohl) : elle accrédite l’idée d’une époque heureuse désormais révolue. Comme déjà écrit dans un éditorial  à l’occasion du cinquantenaire  du traité de l’Elysée, l’entente franco-allemande  ne fut jamais un long fleuve tranquille. Un certain nombre de rappels est nécessaire : le dialogue se noue au moment des crises qui amènent les deux partenaires à réfléchir, à prendre conscience  que le cours de leur politique conduit  à des impasses et donc à l’infléchir. A orientation politique nouvelle a souvent correspondu historiquement des hommes nouveaux. A chaque moment où le couple a fait son examen de conscience s’est posée la question des rapports avec les autres grands : Etats-Unis, Russie soviétique, dans une bien moindre mesure le Royaume-Uni (plus rarement ou moins intensément, moins contant certainement). Ces incitants puissants semblent avoir définitivement disparu. Par quoi les remplacer ?un nouveau cours de la mondialisation ? Le couple est à la fois souhaité et redouté par les autres partenaires : les querelles désespèrent et la bonne entente exaspère ! Comment y remédier ? par une pédagogie simple :démontrer qu’un autre ménage n’est guère possible, même à trois, encore moins imaginable…Bien insister sur le fait que le partenariat est réussi s’il repose sur le respect des fondements de son existence : régler les litiges bilatéraux, progresser dans les voies de l’intégration européenne, enfin qu’il n’est pas exclusif au point de reléguer les autres au rôle de simples observateurs ou de simple greffiers de leurs accords. Bref présenter le couple franco allemand comme une réponse politique à l’affirmation d’une identité européenne. Il n’y a pas de couple de substitution, cela a été vérifié à plusieurs reprises.

Tout cela ne va pas  sans difficultés : admettre que le partenariat et globalement asymétrique, politiquement au profit de la France, économiquement au profit de l’Allemagne et cela depuis les plus lointaines origines (fin du XIX ème siècle). Sans cesse cette situation a créé des tensions, mais à chaque fois cette situation s’est normalisée et rééquilibrée. Les agacements mutuels et les jalousies disparaissent face à la réalité : la permanence  d’un noyau dur et le constat que plus de franco-allemand produit plus d’Europe et plus d’Europe produit plus de franco-allemand.

La relation franco-allemande a toujours été difficile et le restera. Elle a été indispensable à la construction européenne,  et elle l’est encore : c’est un acquis et un capital précieux. La mode est de dire que l’entente franco-allemande a été suffisante, mais elle ne l’est plus : c’est une erreur de perspectives. Jadis les pressions liées aux données extérieures suffisaient pour entraîner la dynamique, désormais il faut plus de volontarismes politiques. La césure est probablement intervenue avec la réunification allemande : avant la réunification, la relation franco-allemande était une donnée imposée, maintenant c’est un processus volontaire.

Les rencontres, visites et déclarations des autorités françaises et allemandes de ces derniers jours (début mai) donnent l’impression forte que le couple a refermé (provisoirement ?) un chapitre délicat de leurs relations en se donnant mutuellement des gages selon les grands principes de la longue histoire franco-allemande.

 

Nota Bene : le lecteur lira avec intérêt le court essai stimulant du professeur de l’Université de Strasbourg, Sylvain SCHIRMANN : « les couples politiques franco-allemands et l’intégration européenne (de Briand-Stresemann à Mitterrand-Kohl) »

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