L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies publie son 20ème rapport annuel :

« Près d’un quart de la population adulte de l’Union européenne, auraient consommé des drogues illicites au moins une fois dans leur vie ». « Les niveaux d’usage au cours de la vie diffèrent considérablement selon les pays, d’environ un tiers des adultes au Danemark, en France et au Royaume-Uni à 8 % ou moins d’un dixième en Bulgarie, en Roumanie et en Turquie ».Afin de faire face de manière toujours plus efficace à l’ampleur croissante du phénomène de la consommation, du marché et du trafic de drogue, l’Union européenne, ou plus exactement l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) fournit tous les ans un rapport relatant les évolutions de ce phénomène et les solutions envisagées.

Ce mercredi 17 juin, le directeur de l’OEDT, M. Wolfgang Götz, présentait à la commission LIBE du Parlement européen le rapport annuel concernant les problèmes de drogue pour 2015.

Avant toutes choses, M. Götz fait remarquer que l’ensemble des problèmes persistent et que s’y ajoutent par ailleurs d’autres questions sur lesquelles il faut accorder toute l’attention et la vigilance nécessaires. L’analyse est certes plus poussée qu’avant puisqu’elle concerne aujourd’hui 30 pays (contre 15 lors la création de l’OEDT), mais la qualité de l’information concernant les évolutions en matière de consommation, de production, de trafic de drogues en Europe n’en est que renforcée.

Le cannabis, champion de la consommation en Europe :

« Près d’un million de saisies de drogues illicites sont signalées chaque année en Europe », dont environ 80% rien que pour le cannabis.

Selon le rapport de l’Observatoire, le cannabis est de loin la drogue la plus consommée actuellement en Europe puisque 23% des européens âgés de 15 à 64 ans (78,9 millions de personnes, dont 14,6 millions de jeunes adultes âgés de 15 à 34 ans) en ont consommé au moins une fois dans leur vie, et près de 1% des européens en consomment quotidiennement.

Habituellement, l’on peut trouver deux formes de cannabis sur le marché européen des drogues, à savoir l’herbe de cannabis ou « marijuana », cultivée localement en Europe ou importée de pays tiers, et la résine de cannabis ou « haschisch » qui est en grande majorité importée du Maroc par bateau ou par avion.

La production et le trafic de cette drogue auraient selon le rapport augmenté ces dernières années, notamment en raison de « l’implication accrue de la criminalité organisée ». Ainsi, le cannabis représente 80% des saisies de drogue totales et 63% des infractions liées à la détention de cannabis. Paradoxalement, concernant les sanctions, les pratiques nationales sont très diversifiées. Par exemple, « les sanctions infligées pour un premier délit d’offre d’un kilogramme de cannabis varient, selon les experts nationaux, de moins d’un an à dix ans d’emprisonnement ». Globalement, la résine de cannabis est plus facilement saisie dans l’Union européenne que l’herbe de cannabis, notamment selon l’OEDT parce qu’elle est transportée en grande quantité, sur de longues distances et à travers les frontières nationales, ce qui la rend plus susceptible d’être saisie. Le cannabis est par ailleurs aujourd’hui produit en interne sur le sol européen.

Un marché à lui tout seul : l’Observatoire relève que le marché du cannabis est en évolution, en témoigne la « récente émergence de produits à base de cannabinoïdes de synthèse ». Parmi les plus de 130 cannabinoïdes de synthèse qui ont été détectés ces dernières années, la plupart seraient fabriquées en Chine et seraient acheminées en Europe sous forme de poudre, puis mélangées à des plantes et conditionnées comme «legal highs» ou «euphorisants légaux» ».

La cocaïne en deuxième position :

Deuxième drogue la plus consommée en Europe, la cocaïne serait plus souvent utilisée lors des week-ends ou vacances des européens. Ainsi, 4,6 % des européens âgés de 15 à 64 ans en auraient consommé au moins une fois dans leur vie (soit 15,6 millions d’adultes).

12 millions d’adultes auraient consommé des amphétamines au cours de leur vie, et 12,3 millions de l’ecstasy.

En Europe, les consommateurs de cocaïne peuvent trouver leur drogue sous deux formes, la poudre blanche qui peut être sniffée, fumée, voire injectée par voie intraveineuse après dissolution dans de l’eau, et le crack (mélange de poudre de cocaïne, de bicarbonate de soude et d’ammoniaque chauffé jusqu’à être fondu) qui peut être fumé ; les effets différant selon le mode d’absorption.

L’héroïne, une drogue meurtrière

« Les Nations Unies font état d’une hausse substantielle de la production d’opium en Afghanistan, le premier pays fournisseur de l’héroïne consommée en Europe ».

S’agissant de l’héroïne et des autres opiacés (produits dérivés de l’opium tels que la morphine, la codéine, la méthadone etc.), le rapport de l’Observatoire montre le déclin de ces drogues.

« La dépendance à l’héroïne est une affection chronique ».

La majorité des cas de mortalité et des coûts liés aux traitements concernent les consommateurs d’opiacés. Le déclin de la consommation d’héroïne ne la rend donc pas moins meurtrière, bien au contraire puisque l’augmentation de sa pureté est constatée et peut être, corrélativement, cause de l’augmentation du nombre de décès par surdose. Il convient de rester prudent sur ce constat puisque le lien entre la hausse de la pureté de l’héroïne sur le territoire de certains pays et la hausse des décès par surdose dans les pays concernés n’est actuellement pas clairement établi. Il doit néanmoins susciter la réflexion des chercheurs.

« L’héroïne est l’opiacé le plus répandu sur le marché européen des drogues ». Brune (plus courante et provenant essentiellement d’Afghanistan) ou blanche (plus rare et provenant généralement d’Asie du Sud-Est, voire désormais d’Afghanistan et des pays voisins), l’héroïne fait aujourd’hui l’objet de transit par l’Afrique « occidentale, mériodionale ou orientale ». Provenant d’Afghanistan et du Pakistan, elle transite régulièrement par l’Afrique avant d’atteindre sa destination : l’Europe. Le rôle de la Turquie dans le marché de l’héroïne ne doit pas être négligé, ce pays étant qualifié de « plaque tournante de la drogue importée dans et exportée de l’Union européenne ». Pour M. Götz, la situation concernant le marché de l’héroïne est mitigée : parallèlement au déclin du nombre de saisies depuis 2009, les estimations des Nations-Unions montrent une hausse significative de la production d’opium en Afghanistan, « premier producteur d’opium illicite au monde » et principal fournisseur d’héroïne en Europe.

A côté de ces importations en Europe, le rapport 2015 constate que des étapes finales de la fabrication d’héroïne peuvent dorénavant être menées en Europe. A ce titre, deux laboratoires ont été découverts en Espagne, convertissant de la morphine en héroïne.

Concernant les autres drogues, l’ecstasy est désormais plus pure (elle contient plus de MDMA – principe actif de l’ecstasy), les amphétamines (psycho-stimulants de synthèse dont la structure ressemble à celles des stimulants produits naturellement par le corps, tels que l’adrénaline ou la dopamine) auraient été consommées par 3,5 % des européens (qui en auraient pris au moins une fois dans leur vie).

La drogue et la santé :

« Certains opiacés utilisés à des fins thérapeutiques ont été détournés du système de distribution pharmaceutique légal, tandis que d’autres sont produits spécifiquement pour le marché illicite ».

Lors de sa présentation du rapport de l’Observatoire à la commission LIBE, M. Götz a signifié la baisse des estimations concernant le dépistage du VIH, « après les périodes d’épidémie en Grèce et en Roumanie au cours des trois années précédentes ». Néanmoins, le taux élevé d’infection d’hépatite C par injection persiste.

L’augmentation de la teneur et du degré de la plupart des drogues suscite des problèmes au niveau de la santé.

La réduction du nombre de consommateurs d’héroïne et corrélativement, la diminution de moitié du nombre de personnes suivant un traitement lié à la consommation d’opiacés n’ont pas empêché la hausse des problèmes liés à la consommation de cannabis. Ainsi, 61 000 personnes étaient traitées pour la première fois en 2013 en raison de leur consommation de cannabis contre 45 000 en 2006, dont 30% qui auraient été envoyées par le système judiciaire.

Ces traitements peuvent « aller d’une intervention brève dispensée en ligne, à l’admission en centre de soins résidentiel ». Par ailleurs, selon l’Observatoire, « les faits plaident en faveur d’interventions psycho-sociales ». En outre, les produits dérivés du cannabis fortement dosés sont sources de la hausse des cas de problèmes de santé aigus.

L’héroïne reste cependant responsable de la plupart des problèmes liés à l’usage de drogue au cours de ces dernières années. M. Götz se félicite de la mise en place lors de ces 20 dernières années de dispositions concernant le traitement des utilisateurs de drogue, comptant plus d’1,3 millions d’utilisateurs d’opiacés qui y auraient recours.

Des drogues plus pures et un marché plus fourni

L’amélioration et l’augmentation de la pureté et de la teneur de l’ensemble des drogues « les plus couramment consommées en Europe » semblent dues à l’«Innovation technique » et la « concurrence sur le marché ». Le rapport 2015 relève la hausse constante ces dernières années de la « part de marché de l’herbe très fortement dosée issue de la production domestique », ou encore « une hausse de la teneur en résine importée, probablement liée à une évolution des pratiques de production».

« La poudre et les comprimés de MDMA très purs sont désormais plus fréquemment disponibles ». D’ailleurs, l’OEDT souligne que la disponibilité de produits fortement dosés en MDMA a donné lieu au lancement d’alertes conjointes d’Europol et de l’EMCDDA (European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction) en 2014.

ð La variété et de la quantité de nouvelles substances psychoactives en augmentation constante sur le marché européen :

« On estime que deux nouvelles drogues sont découvertes chaque semaine ».

Selon le rapport de l’Observatoire, ce ne sont pas moins de 101 nouvelles substances qui auraient été détectées pour la première fois en 2014. La particularité de ces nouvelles drogues arrivant sur le marché réside dans le fait qu’elles imitent les substances existantes. Il s’agit principalement de cannabinoïdes, de stimulants, d’opiacés synthétiques etc.

Dotée d’un marché foisonnant et important dans le contexte mondial, l’Europe compte à la fois une production domestique (c’est-à-dire interne) et des trafics en provenance d’autres régions (Amérique latine, Asie occidentale, Afrique du Nord notamment), voire dans certains cas l’Europe peut devenir un territoire de transit avant que les drogues ne soient acheminées vers d’autres continent. Ainsi, l’Europe produit du cannabis, essentiellement pour la consommation locale, et des drogues synthétiques, afin de les exporter dans le monde. « Plus de 130 cannabinoïdes de synthèse ont été détectés ces dernières années ».

Internet et les réseaux sociaux mis en cause : La vente de nouvelles substances psychoactives aux européens se fait dorénavant en grande partie sur internet. Le rapport de l’Observatoire relève en effet qu’internet et les médias sociaux ont gagné en importance sur le marché des drogues illicites ; les médias sociaux, dont les applications mobiles permettent d’offrir ou de partager des drogues ainsi que des expériences sur la drogue.

Quelles sont les solutions envisagées par l’Union européenne ?

« Élaborer des réponses efficaces pour réduire le nombre de décès par surdose demeure un défi politique clé en Europe ».

« Des efforts très variés sont entrepris […] pour lutter contre les substances illicites connues, allant des activités d’éducation et de formation en matière de drogues, aux initiatives de protection des consommateurs induites par les usagers de internet, en passant par les programmes d’échange de seringues mis en œuvre dans les structures à bas seuil d’exigences ».

Le rapport de l’Observatoire énumère quelques initiatives nouvelles en la matière. Ainsi, l’introduction de « de stratégies ciblées, la mise en place de programmes d’administration de naloxone (sorte d’antipoison contre les opiacés) et des initiatives de prévention ciblant les groupes à haut risque ».

Lors de la présentation du rapport 2015 devant la commission LIBE, M. Götz évoquait les « salles de consommation supervisées », des salles permettant de consommer de la drogue en réduisant les risques. L’expérience des « salles de consommation de drogue à moindre risque » actuellement pratiquée par certains pays faciliterait le fait « d’entrer en contact avec les usagers difficiles à atteindre et de réduire les risques liés aux usages de drogues, dont les décès par surdose ».

Au vu de son ampleur, le phénomène de la drogue mérite une attention constante et du « sur-mesure » au niveau des solutions envisagées. L’Union européenne doit renforcer, selon le président de l’OEDT, l’efficacité de sa politique en la matière, ce qui passe nécessairement par davantage de confiance dans les faits et par une Europe dotée d’une dimension internationale plus importante.

Aurélie DELFOSSE

Pour en savoir plus :

-. European Commission, Justice and Home Affairs Council (Home Affairs) – signing ceremony, Signature of Programme against cross-border international criminality and drug trafficking (FR, LUX, BE, NL), 16 juin 2015

http://ec.europa.eu/avservices/video/player.cfm?ref=I105036

-. Parlement européen, communiqué de presse, rapport européen sur les drogues 2015 : l’usage du cannabis reste répandu, 16 juin 2015

http://www.europarl.europa.eu/news/fr/news-room/content/20150616STO66706/html/Rapport-europ%C3%A9en-sur-les-drogues-2015-l’usage-du-cannabis-reste-r%C3%A9pandu

-. European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction (EMCDDA), European Drug Report 2015

http://www.emcdda.europa.eu/edr2015

-. Committee on Civil Liberties, Justice and Home Affairs, meeting 17/06/2015-.. Centre Communautaire d’Intervention en Dépendance, Promotion de la santé – Prévention de la toxicomanie http://www.etape.qc.ca/

. Infor drogues http://www.infordrogues.be/index.php?lng=fr

 

Adeline Silva Pereira

Après avoir effectué la deuxième année du master Sécurité Globale analyste politique trilingue à l'Université de Bordeaux, j'effectue un stage au sein d'EU Logos afin de pouvoir mettre en pratique mes compétences d'analyste concernant l'actualité européenne sur la défense, la sécurité et plus largement la coopération judiciaire et policière.

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