Compte rendu : Conférence/Débat « L’Europe au défi des populismes » du 22 mai 2019

Compte rendu : Conférence/Débat « L’Europe au défi des populismes » du 22 mai 2019

Accueillie par le Press Club Brussels Europe, organisée par le journal Le Soir en partenariat Fondation Jean Jaurès et avec Jean-Yves Camus et Cass Mudde comme intervenant. Béatrice Delvaux en tant que modératrice.

Le Mercredi 22 mai 2019, le Press Club de Brussels Europe a eu l’honneur d’accueillir deux éminents spécialistes de l’extrémisme politique : Jean-Yves Camus et Cass Mudde, à l’occasion de la parution du livre de ce dernier : Brève introduction au populisme.

Jean-Yves Camus est un politologue et journaliste, spécialiste de l’extrême droite et directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès. Cass Mudde quant à lui est un spécialiste néerlandais des extrémismes politiques et du populisme en Europe et aux Etats-Unis.

Tous deux étaient amenés à débattre sur le thème « l’Europe au défi des populismes » avec la participation de Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef pour le journal Le Soir, en tant que modératrice.

Le débat s’ouvre sur la possibilité d’une vague brune lors des prochaines élections européennes. La menace est-elle réelle ?

Nos deux spécialistes s’accordent sur un fait : la peur n’est pas scientifique. En tant que scientifiques on ne s’inquiète pas, on constate. Certes, après les élections, le Parlement européen devrait compter plus de sièges occupés par des élus eurosceptiques, nationalistes ou populistes mais l’hypothèse d’une majorité, d’un « raz-de-marée brun », demeure hautement improbable. Même plus nombreux, leur poids est à relativiser. Cass Mudde rappelle que seule l’unité fait la force et qu’en l’absence d’une coopération efficace les partis souverainistes et d’extrême droite ne pourront construire un projet cohérent et devront se contenter de bloquer les mécaniques européennes.

Pour Cass Mudde, peu importe qu’une alliance fonctionne ou non, les partis, rassemblés à Milan le 18 mai 2019, ne pourront être pris au sérieux que s’ils sont rejoints par le Fidesz de Viktor Orban ou le PiS de Kazcynski.

Or, pour les deux experts, ni Orban ni Kaszinski n’ont intérêt à rejoindre un tel groupe. En effet, bien que les deux partis se soient accaparé des thèmes et des discours propres à l’extrême droite, aucun des deux hommes d‘état n’est estampillé comme tel ni n’aspire à l’être. Seule l’exclusion de Fidesz du groupe du Parti Populaire Européen (PPE) aurait pu changer la donne et pousser Orban à reconsidérer ce projet. En se contentant de menacer le Fidesz d’exclusion, le PPE a réalisé l’exploit d’améliorer son image publique tout en conservant un membre important.  

L’identité européenne face au multiculturalisme

Qu’ils soient estampillés extrême-droite ou non, les partis populistes européens ont tous réussi l’exploit de redéfinir les notions de « nous » et de « eux ». En intégrant une dimension identitaire dans une vision de l’Europe chrétienne, ils ont su séduire une population pour qui le multiculturalisme représente une menace. Car il s’agit moins d’immigration que de multiculturalisme. L’émergence de chrétiens identitaires partout en Europe ne signifie pas un retour du religieux mais traduit les craintes de certains pour leur modèle civilisationnel – forcément basé sur la chrétienté.

Ainsi, le projet que portent ces partis est simple : les européens devraient avoir le droit de défendre leur civilisation, leurs valeurs, contre ceux qui arrivent certes, mais aussi contre ceux qui sont déjà là. Dans cette vision du monde, la citoyenneté n’est plus le critère le plus pertinent, ce sont les valeurs, l’ethnie et la culture d’un individu qui font de lui un européen.

La faute à la sociale démocratie ?

A ce stade de la réflexion Béatrice Delvaux soulève une question : quelle est la responsabilité de la sociale démocratie ? A-t-elle abandonné les classes populaires ? Pour Cass Mudde, les classes populaires ont toujours eu des tendances « extrêmes » mais le registre ethnique et culturel n’était jusqu’ici pas politiquement pertinent. Même lorsque la société était perçue sous le prisme de la classe sociale, « l’ouvrier n’était pas sans racine » ajoute Jean-Yves Camus. Jamais le multiculturalisme et l’acceptation de la différence n’ont été de soi, la tolérance est un construit idéologique dont les fondations semblent bien faibles lorsque l’immigré est perçu comme un « compétiteur ».

« Une immigration massive est toujours définitive »

Jean-Yves Camus

Lorsque les peuples ont réalisé que les immigrés étaient là pour rester, ces derniers furent perçus comme des « compétiteurs », menaçant non seulement le niveau de vie des européens mais aussi et surtout leur mode de vie.  

Ainsi, lorsque l’enjeu est culturel, se tourner vers l’extrême droite semble beaucoup plus pertinent que vers les partis de gauche, ces derniers ayant, depuis un certain temps déjà, abandonné la question de l’identité et de sa préservation au profit du multiculturalisme.

Mais alors, quelle stratégie adopter face aux populismes ?

Le récent scandale ayant frappé le leader du FPO Heinz-Christian Strache pousse certains à se demander si la meilleure façon d’agir contre les partis d’extrême droite ne serait pas de ne rien faire et d’attendre qu’ils se compromettent d’eux-mêmes.  A cette suggestion Jean-Yves Camus répond que Nonna Mayer, politologue française, démontre que peu importe les scandales qui touchent ces partis, les électeurs finissent toujours par revenir. La faute à un sentiment « d’avoir le vent dans le dos », d’aller dans le sens de l’Histoire.

Pour les politologues, la solution se trouve dans l’action. Il faut renforcer l’alternative, sortir de cette vision de l’électorat comme simple consommateur/producteur, définir un nouvel « horizon commun” », sortir des politiques uniformisées et de l’immobilisme dans l’alternance politique. Il semble aussi nécessaire de se réapproprier les questions identitaires, de réaffirmer une histoire commune. Le multiculturalisme est arrivé sans même que l’on puisse y préparer la population européenne -population vieillissante en moyenne. Ce discours n’a pas à être un discours de fermeture. Seul cet exercice de réappropriation des enjeux culturels pourrait permettre à la gauche de reconquérir les classes populaires et à l’Union Europe de poursuivre sa construction.

Baptiste RICHARD


La conférence : https://jean-jaures.org/nos-productions/l-europe-au-defi-des-populismes

Mudde.C , Rivora Kaltwasser.C : Brève introduction au populisme, Fondation Jean Jaurès, 2018.https://jean-jaures.org/nos-productions/breve-introduction-au-populisme

Baptiste Richard

Etudiant français en Master 1 de Gouvernance Européenne à Sciences Po Grenoble, je suis particulièrement intéressé par les questions relatives au développement de la coopération européenne dans les secteurs de la défense et de la santé. Je suis responsable de la rubrique : “#LaRéplique : face au populisme” au sein d'EU-Logos Athéna.

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