Editorial du n°138 de Nea say. Année 2013, an I de l’Europe sociale ? La route est encore longue, la pente ardue et le revêtement très dégradé ! Et l’Etat-providence dans tout cela ?

Une question préalable s’impose : l’Union européenne peut-elle réellement, avec un budget représentant 1% du PIB européen, espérer obtenir des résultats et tout particulièrement concernant le chômage des jeunes puisque à l’initiative de la Commission européenne l’UE a décidé de faire porter son effort sur les jeunes ?Tous les indicateurs sociaux sont au rouge, tout le monde le sait en Europe, les marginaux, les exclus le savent comme ceux en situation de précarité comme ceux qui luttent pour ne pas tomber dans cette catégorie. Tous les élus, la société civile, les administrations publiques le savent. Les chiffres sont alarmants : plus de 26 millions sont au chômage, dont 7,5 millions de jeunes (18-25 ans) qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Plus de 80 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les plus touchés sont sans surprise, la Grèce, l’Espagne, Chypre et l’Irlande. D’autres pays sont menacés et tous connaissent des poches plus ou moins grandes de pauvreté : la contamination progresse. Dans tous les pays, mais partout avec  des intensités variables, les systèmes de protection sociale ne remplissent plus leur rôle d’amortisseur  des effets sociaux de la crise.

Cette situation d’urgence a provoqué enfin une prise de conscience des exécutifs européens. Si la politique sociale reste pour l’essentiel aux mains des Etats membres, la Commission européenne est devenue en la manière un acteur centrale et a pris ses responsabilités et la première d’entre elles :sa prérogative en matière d’initiatives, qu’il s’agisse de la dimension sociale de l’Union économique et monétaire ou du chômage des jeunes et de la garantie à leur donner. « Paquet emploi », communication sur les investissements sociaux, initiative pour les jeunes et communication sur le dimension sociale de l’Union économique et monétaire que le dernier sommet du Conseil européen a fait sien. La Commission semble, enfin, être entrée dans le débat tant attendu et tant différé  de l’Europe sociale. Il faut le reconnaître.

La lutte contre le chômage, notamment chez les jeunes, est devenue une priorité qui pour incontestable qu’elle soit mérite cependant d’être rappelée constamment. Au cours des deux dernières guerres mondiales les nations démocratiques ont dû faire un effort considérable sur elles-mêmes pour éviter la défaite, l’asservissement à des forces violentes, barbares, et elles ont triomphé. Il est de même  aujourd’hui : les nations européennes doivent exercer un effort considérable sur elles mêmes pour se tirer d’affaire.

 L’initiative pour l’emploi des jeunes doit être un tremplin déterminant, même si au bout du compte il ne suffit pas à lui seul. Le succès aura un effet d’entraînement, apportera la confiance et un peu d’espérance. La garantie jeunesse part d’une idée simple, (comme on en a peu vu depuis un certain temps alors que cela était la marque de fabrique de la construction initiale de l’Europe, la marque des pères fondateurs) : que tous les jeunes de moins de 25 ans (et on pourrait aller jusqu’à 30 ans) se voient proposer une offre de qualité pour un emploi, une formation, un apprentissage, un stage dans les quatre mois suivant la sortie de leurs études ou la perte d’un emploi.

Dotée d’un budget de six millions d’euros pour la période 2014-2020, cette garantie doit être mise en œuvre partout  et sans délais. Certes ce budget est insuffisant (l’Organisation internationale du travail estime le coût du chômage des jeunes à près de 21 milliards d’euros) la mise en œuvre de cette initiative, comme celle des autres budgets sociaux européens, dépend de l’accord financier pluriannuel pour les sept prochaines années. Il n’est donc pas encore totalement bouclé, mais l’accord devrait intervenir dans les prochaines semaines.  Mais cela dépend aussi de la capacité des partenaires sociaux, de toutes les forces vives de s’approprier le projet : on ne peut renouveler l’échec de la Stratégie 2020, largement lié à l’incapacité  des élus, des partenaires sociaux, des institutions, des administrations  à s’emparer du projet, à se l’approprier, à le faire vivre, à, en tirer le meilleur partie en dépit de ses limites et de ses insuffisances.

Le cadre financier, toujours en négociations (et aussi longtemps qu’il n’y a pas accord sur tout, il n’y a accord sur rien), n’est pas à la hauteur de la situation et des ambitions inscrites par ailleurs dans les livres des Institutions européens, et on ne le redira jamais assez. Qui donc  pourra croire aujourd’hui que l’Union européenne pourra remplir ses missions, défendre la croissance et l’emploi avec un budget représentant 1% du PIB ?Que ce soit (pour s’en tenir au social) sur le fonds aux plus démunis auquel Nea say tient tant, que ce soit le fonds social européen, le fonds d’ajustement à la mondialisation, nous sommes loin , très loin du compte. Sans budget européen basé sur des ressources propres, et sans harmonisation fiscale, l’Europe sociale n’existera jamais. Beaucoup se sont battus, de façon emblématique citons la commission budget du Parlement européen et son président Alain Lamassoure. Ils n’ont pu se faire entendre des gouvernements des Etas membres, sourds, définitivement sourds. Cette réforme budgétaire devrait être le point focal, l’enjeu des élections de 2014 plus que la désignation du président de la Commission européenne qui à ce stade reste un gadget et tout particulièrement  au regard des problèmes auxquels le président de la Commission européenne devra faire face.

Un pacte social minimal doit donc être mis en place : des emplois et des salaires décents, un accès universel garanti à certains services de santé essentiels,  des services publics de qualité, efficaces à la gestion rigoureuse, enfin un logement décent abordable. Il existe des règles contraignantes, douloureuses parfois en matière de discipline budgétaire, l’union bancaire se poursuit inexorablement en dépit des cris poussés par le milieu professionnel alors pourquoi tout cela ne s’accompagnerait-il pas de règles en matière d’emploi et de critères sociaux ?

La Commission européenne a fait un pas dans cette direction en appelant au renforcement de la dimension sociale de l’Union économique et monétaire et en insistant sur l’inclusion de cinq indicateurs sociaux dans le tableau de bord. Le Conseil européen a largement fait siennes ces propositions. Qu’on ne vienne pas faire la fine bouche en disant que ces indicateurs ne sont  pas contraignants ! Patience et sagesse ce n’est qu’un début. Rappelons la phrase de Giscard d’Estaing , prononcée le vendredi 13 juin 2003,  concluant la Convention  sur la Constitution européenne qu’il présidait : « ce n’est pas parfait, mais c’est inespéré ! » Ici aussi cette « avancée » sociale ce n’est pas parfait, mais c’est inespéré compte tenu de la situation politique et sociale dans l’UE.

Les mots restent faibles si l’on dit que l’Union traverse depuis plusieurs années une crise profonde : économique, sociale, sociétale, institutionnelle, une crise du sens à donner. Précisément pour redonner du sens à la construction européenne, donnons vie à cette idée d’un pacte social européen, redéfinissons de fonds en comble un nouvel Etat Providence dans l’UE.

Caritas Europa ((1) après avoir analysé les modèles sociaux européen (au nombre de cinq et nullement convergents entre eux) vient de rendre public une étude. Elle met en lumière les différences considérables dans avec laquelle les Etats membres de l’Union garantissent un niveau adéquat de protection sociale à leurs citoyens. L’impact de la crise et l’évolution démographique ont renforcé les arguments en faveur d’une réforme de l’Etat providence d’autant que les modèles sociaux européens ne peuvent et ne pourront fonctionner indépendamment les uns des autres. Un Etat Providence durable, nous sommes tous concernés. Le secrétaire général de Caritas Europa, Jorge Nuno-Mayer en a conclu : « la crise économique a servi d’excuses à de nombreuses décisions politiques qui menacent l’Etat-providence. L’UE doit être une Union sociale. Si non il n’y aura pas d’Union européenne ».

 

 

(1)Caritas Europa : « L’avenir de l’Etat-providence »(FR) http://www.caritas-europa.org/code/fr/default.asp (EN) http://www.caritas-europa.org/code/EN/abou.asp?Page=1554

Caritas Europa présentera bientôt son « Contre-rapport sur «la stratégie 2020 » ainsi que l’édition 2014 de son  « Rapport de surveillance de la crise ».Ainsi qu’une analyse approfondie de la sécurité alimentaire et du droit à la nourriture au niveau mondial.

La préface du rapport sur l’avenir de l’Etat-providence a été rédigée par le premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, qui a souligné : « nous nous dirigeons vers un nouveau type d’économie et un nouveau type de société, qui demandent tous deux un nouveau modèle de politique sociale. Nous devons donc transformer l’Etat-providence du 19ème et du 20ème siècles en un réseau politique fort et positif de subsidiarité sociale et de priorités politiques : le plein emploi, une croissance solidaire, des investissements dans le domaine de la famille et de la jeunesse, une sécurité sociale solide, une retraite décente et une politique en matière de santé (…)Le seul moyen que nous avons de sortir de la crise actuelle est d’allier avec sagesse un Etat-providence fort, une économie forte et un fort assainissement budgétaire ».

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