Editorial du N° 145 de Nea say. Une Europe forte ! bien sûr. Pas d’Europe forte avec des institutions faibles et des politiques faibles.

A l’heure où le lecteur lira ces lignes, ou bien il s’apprête à aller voter, ou bien il a voté et attend les résultats ou bien ceux-ci sont tombés ; dans tous les cas les jeux sont faits et ces propos, comme toujours, sont désintéressés. La campagne, lente à se mettre en route, a connu dans ses dernières heures une intensité et un intérêt inédit qui ont nourri ces commentaires en trois volets.

1. On peut vouloir une Europe forte et le proclamer tout aussi fortement, une Europe forte mais avec des politiques faibles. C’est littéralement démolir l’UE que de proposer le démantèlement de telle ou telle de ces politiques. Les hommes politiques ne perçoivent pas la valeur ajoutée de l’Europe, ne la percevant pas ils ne peuvent l’expliquer à leurs électeurs. En la matière il y a un manque criant de professionnalisme de leur part. Et dans leurs attitudes il y a un jeu politicien malsain : essayer de récupérer les voix des opposants à l’Europe qu’ils soient eurosceptiques, europhobes ou opposants déclarés.

Ces opposants déclarés à l’Europe,ces gens là, il faut les combattre, durement, frontalement. Ce ne sont pas des jeux politiciens obscurs, obliques et en définitive trompeurs, une communication habile qui mettront fin à leur sape sournoise. Il en faut plus pour qu’ils désarment. Tout particulièrement il n’y a pas d’Europe forte avec des instituions faibles et c’est détruire la construction européenne que de vouloir démanteler la Commission européenne ou soustraire au contrôle du Parlement européen les politiques mises en œuvre. Le prix de l’Europe ce sont précisément ses institutions, notamment la Commission qui incarne l’intérêt général en étant l’arbitre impartial, la gardienne des traités, en exerçant judicieusement son monopole de proposition. Affaiblir l’une ou l’autre des institutions européenne, c’est les affaiblir toutes. Un combat qui ne fait que des perdants.

2. Les opinions européennes doivent chasser leurs obsessions : l’euro prétendument trop fort, l’immigration ou d’autres encore. Ces obsessions naissent d’une obstination : s’écarter des faits et s’abandonner à la démagogie en désignant un bouc émissaire. Là encore il y a un manque de professionnalisme de la part des politiques : prendre ses distances par rapport aux faits et aux réalités, c’est la pire des critiques possible.

Le meilleur (ou le pire) des exemples récents est celui donné en France par les derniers jours de la campagne électorale. Les chefs de parti ont débattu le 22 mai sur France 2 quasi exclusivement sur l’immigration et l’espace de Schengen : la moitié du temps du débat a porté sur l’immigration ! Pour un soir étaient oubliés l’emploi, les négociations commerciales transatlantiques, l’environnement, les bruits de bottes aux frontières russes etc. Les quelques paroles de bon sens se sont perdues, comme à l’habitude, dans un brouhaha virulent. C’est en pure perte que le ministre de l’agriculture Le Foll a fait remarquer qu’en Europe il y a des pays qui ne sont pas dans Schengen qui ont plus d’immigration que ceux qui en font partie : 560 000 au Royaume-Uni et 320 000 en France. Jean- Luc Mélanchon a estimé qu’il fallait arrêter de mépriser les gens comme çà et croire que les candidats à l’immigration « ils se précipitent après avoir eu des discussions dans leur pays sur le code social qui leur serait le plus favorable (…) La vraie question est comment on fait pour que les gens restent chez eux ». Il n’est pas vrai que nous remettrons des frontières, a fait valoir François Bayrou : des mesures totalement irréalistes, malheureuses et qui ne manquerait pas de produire des effets totalement contraires à ce que réclament bruyamment ses partisans. Bref un oubli sélectif des réalités parce que jugées malcommodes.

3. Pure démagogie que la suspension immédiate des accords de Schengen. Car nous priver de Schengen, ce serait nous priver de plusieurs instruments importants dans la lutte contre l’immigration illégale, quelques exemples : la surveillance opérationnelle conjointe des frontières extérieures de l’Union, la coopération policière dans la lutte contre les filières du crime organisé, notre capacité à exiger le retour des émigrants illégaux sur le territoire des pays européens par les quels ils ont transité. Schengen est certes perfectible, la réforme doit se mener dans la clarté, sans gesticulations et outrance politiciennes.

Certes il faut aussi mieux accueillir ceux qui peuvent légalement nous rejoindre et cela en maitrisant mieux les flux migratoires. Mais c’est au niveau de l’Europe que nous pourrons le mieux traiter les problèmes, comme lutter contre les filières d’immigration irrégulière, contrôler les frontières du sud et de l’est, promouvoir le développement africain comme l’ont répéter tout au long de la campagne et Jean-Claude Juncker et Martin Schulz. Dans ce domaine, comme dans tant d’autres c’est une vision à courte vue et à courte échéance que de traiter l’Europe comme un problème et non comme une solution.

Des efforts sont aussi à faire sur le plan de la prise de parole, le ton, le langage et la terminologie : pourquoi parler de transfert de souveraineté quand cette souveraineté nous la transférons à nous-mêmes ? C’est plutôt de partage et de mise en commun de nos souverainetés respectives qu’il faut parler. Citons le célèbre discours de Winston Churchill au congrès fédéraliste de la Haye, 7 mai 1948. Un discours souvent évoqué mais bien mal connu : « il est impossible de séparer l’aide mutuelle dans le domaine économique et de défense des problèmes de structure politique générale. L’aide mutuelle dans le domaine économique et une organisation commune de défense militaire doivent inévitablement être accompagnées pas à pas d’un programme parallèle d’union politique plus étroite. D’aucuns prétendent qu’il en résultera un sacrifice de la souveraineté nationale. Je préfère, pour ma part, voir l’acceptation progressive par toutes les nations en cause de cette souveraineté plus large qui seule pourra protéger leurs diverses coutumes distinctives, leurs caractéristiques et leurs traditions nationales qui, toutes, disparaitraient sous un système totalitaire, fût-il nazi, fasciste ou communiste » Pour mettre au goût du jour, ajoutons à cette liste : «la mondialisation » et sa montée irrépressible avec tout ce qu’elle véhicule, insécurité, délocalisation des industries, concurrence sauvage, dumping social… Nos amis anglais seraient sages de relire le discours de leur grand homme.

Qui veut protéger et garder son identité nationale serait bien avisé de préserver et développer l’Europe.

Henri-Pierre Legros

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