Compte rendu : « Europe et Israël : deux destins inaccomplis » de David Meyer et Bernard Philippe

Compte rendu : « Europe et Israël : deux destins inaccomplis » de David Meyer et Bernard Philippe

Ce livre, qui s’apparente presque à un récit, a été écrit par deux auteurs avec des points de vue assez différents l’un de l’autre sur le futur d’Israël. D’un côté, nous avons Bernard Philippe, ancien fonctionnaire européen membre du Service européen d’action extérieure, qui initie le livre ; d’un autre, David Meyer, rabbin français, qui reprend le livre à son milieu et donne un fil narratif très différent. La conclusion est ensuite rédigée par les deux, qui veulent allier leurs deux visions pour arriver à des solutions.

M. Philippe commence ainsi le livre par expliquer que le point de vue adopté sera celui des conséquences du conflit sur Israël, les problèmes causés par ses propres actions, prenant ainsi en compte non seulement les aspects des problèmes de territoire, mais aussi, « l’essence même » de la question d’occupation d’un autre territoire que le sien, ainsi que « l’option désormais inévitable d’un État binational ». En prenant ces aspects en compte, l’objectif principal entrepris est non seulement de savoir « quelle serait alors la part d’Israël dans l’accomplissement du récit européen », mais aussi l’inverse, donc l’importance d’Israël et de l’Orient de façon plus générale dans le « destin européen », qui, selon lui, n’est pas achevé. L’auteur explique son idée en faisant une sorte de compte-rendu de l’état actuel de l’Europe, en évoquant les crises, les problèmes profonds au niveau institutionnel et étatique, et le populisme. Il met en avant le débat de l’unité face à la diversité, et de comment concilier les deux. De plus, il évoque une triple faille qui « bloque » l’Europe en quelques sortes : le fait qu’elle se pense post-religieuse, ce qui a pour conséquence d’empêcher les européens de comprendre la religion, et ainsi des phénomènes tel que celui de la radicalisation ; qu’elle se pense post-violence, tandis que cela n’est pas encore une réalité, signifiant ainsi qu’elle doit créer une coopération plus forte, notamment au niveau de la sécurité ; et post-éthique.

Pour lui, il faut la présence d’un récit qui crée un sentiment d’appartenance, afin que l’Europe puisse continuer de se construire dans le bon sens. Il rappelle en outre que ce qui a permis à l’Europe d’être ce qu’elle est aujourd’hui, a été « sa propre réconciliation et sa réunification », deux faits qui ont pu avoir lieu grâce à un processus. Les objectifs principaux qui ont été mis en avant ont été la paix et le bien commun. C’est ainsi grâce à ces dernières idées que M. Philippe fait la transition vers Israël : en effet, il considère que l’Europe doit se tourner vers l’Orient pour « trouver de nouveaux repères ». Il explique ensuite rapidement la situation israélo-palestinienne, en évoquant le Plan de partage de 1947, pour expliquer que l’occupation qui en a suivi est une violation du droit international (« onusien »). « Le système juridique de l’occupation, fondé sur des lois militaires, très complexes et changeant, est conçu pour habiller ces injustices ». C’est pour cette raison, qu’il considère que l’Autorité palestinienne a cessé de demander la fin de l’occupation – demande qui serait légitime – et est passée à une « remise en cause de la présence d’Israël dans la Palestine historique ». Il est ainsi de l’avis que l’Europe « pour sa propre crédibilité, […] doit se redéfinir elle-même, trouver son identité propre et par là, son centre de gravité », notamment en créant la paix au Proche-Orient, grâce à son histoire et son expérience. « La violence n’est pas une fatalité », et « […] la réconciliation doit être à chaque fois réinventée ».

Après ce point de vue très centré autour de la politique, M. Meyer prend la plume pour nous parler de ce problème d’un point de vue religieux, dans « l’univers plus vaste et plus créatif des images et paroles midrashiques et talmudiques qui ont façonné le judaïsme ». Pour lui, il y a ainsi « une urgence à parler d’Israël et à penser Israël autrement, radicalement ». Cela s’explique par le fait que l’auteur considère que le judaïsme présent en Israël est de plus en plus éloigné de la réalité et des aspirations du judaïsme rabbinique dans le reste du monde, notamment en Europe. C’est ainsi qu’il en arrive à se poser la question de si cela « ne risque-t-il pas, à terme, de rendre la tradition juive indifférente à Israël ». Il est ainsi de l’avis qu’il est nécessaire « d’interroger le rôle du rabbin » face à la réalité politique d’Israël. Il considère également qu’actuellement, la seule option réaliste pour la région est une politique binationale, tout en se forgeant une nouvelle « définition juive d’Israël ». Dans tous les cas, il considère que soit Israël renonce volontairement, soit « les nations du monde » finiront par le forcer à le faire.

M. Meyer met ainsi en avant plusieurs facteurs, parmi lesquels nous pouvons évoquer tout d’abord le point de vue européen sur la question, du judaïsme européen, qui, pour lui, est composé de « penseurs », et qui a su « se réinventer un chemin et une histoire ». Il oppose tout d’abord la vision des Occidentaux et du peuple Juif, vis-à-vis de la Shoah. En effet, pour les Européens et Occidentaux, la Shoah est un rappel qu’il ne faut pas faire de distinction ethnique ou religieuse au sein d’un État ; au contraire, pour les Juifs, c’est un rappel qu’il leur faut une patrie où ils soient majoritaires, sécurisés, et puissent survivre sans que cela ne pose pas de problème – sachant que les Juifs ont tout au long de leur histoire subit ne serait-ce que des discriminations. Raison pour laquelle l’État d’Israël est justifié en quelques sortes, mais aussi, poussé à un certain extrême où un sentiment de messianisme s’est développé, notamment depuis la guerre des Six Jours (1967) selon l’auteur. Le peuple change ainsi peu à peu sa vision de l’histoire, sa réalité historique. Il considère que la « dé-messianisation » est essentielle pour faire avancer la situation israélienne, surtout tenant compte qu’ils ignorent la réalité démographique dans laquelle le peuple Arabe finira par être majoritaire. Ainsi, pour maintenir la supériorité démographique souhaitée, ils utilisent font une politique ségrégationniste de préférence religieuse et ethnique. Enfin, l’auteur évoque une idée surtout mise en avant par Emil Fackenheim, philosophe et rabbin, selon laquelle Auschwitz aurait commandé les Juifs à la survie et a engendré Israël, faisant ainsi un parallèle avec la révélation de Sinaï et avec la Torah. Considérant cette révélation, c’est le fait de l’avoir interprété qui a un sens, pas l’objet en soi. Cela a ainsi permis de construire l’identité juive, sans avoir à revendiquer un acte de possession. Ainsi, si on compare Israël et la Torah, « l’État d’Israël devrait être pensé par le peuple juif comme contribuant à l’intérêt du judaïsme, en soutenant l’évolution et le développement et non pas l’inverse ». Il explique qu’il faut donc créer un lien herméneutique, et évoque quatre points pour le faire : 1. La distance avec Israël en tant qu’objet étatique et le considérer comme « rituellement impur » ; 2. L’ambiguïté fondatrice, c’est-à-dire sans qualifier la population, sans frontières, sans constitution, ce qui rendrait obligatoire une constante interprétation ; 3. Le système holistique, et donc rendre Israël une référence unique ; 4. La confrontation entre pensées juives et Israël comme une « machine discursive » de la pensée juive.

M. Meyer conclut son point de vue en adaptant une écriture biblique connue à ce sujet : « Vis avec ton prochain, même sans l’aimer, voilà l’essence de tout Israël. Le reste n’est que commentaire ? »

Lorsque les deux auteurs écrivent ensemble, ils annoncent qu’il leur « semble nécessaire d’oser une approche novatrice et audacieuse afin de proposer un chemin où vision diplomatique et eschatologie religieuse pourraient converser ». Ils considèrent ainsi que le droit international est l’expression de l’esprit de Jéthro, que c’est la sagesse des nations, et que le judaïsme doit s’y tourner. Israël doit ainsi repasser par le droit, et le processus doit se faire pas à pas, comme cela a été le cas pour l’Europe. D’un côté, Israël doit mettre en place le principe de proportionnalité, le « no harm policy » et avoir une approche coopérative. D’un autre, la Palestine doit se réconcilier, l’État (notamment le Hamas) doit respecter les règles du droit, et la volonté d’adhésion de la Palestine aux conventions et aux traités internationaux doit être acceptée.

En conclusion, M. Meyers et M. Philippe considèrent qu’il faut repenser le droit de la guerre afin de prendre en compte les nouvelles formes de conflit. Puisqu’il n’y a pas de cadre juridique pour le problème de l’occupation prolongée, la solution actuelle est le pas à pas.

 

Carolina Duarte de Jesus

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