La Transnistrie : une possible contagion du conflit ukrainien ?

La Transnistrie : une possible contagion du conflit ukrainien ?

Un peu d’histoire

La Transnistrie (ou Transdniestrie, au-delà du Dniestr) est un État autoproclamé de Moldavie, petit pays situé entre la Roumanie et l’Ukraine. Cette région sécessionniste représente 10% du territoire moldave et partage une frontière avec l’Ukraine longue de 939 kilomètres.

Historiquement, la Moldavie et la Transnistrie ont toujours été deux territoires distincts, le premier faisant partie de la Bessarabie[1] et le second de la Podolie méridionale (région historique du centre-ouest de l’Ukraine). Suite à la révolution bolchevique russe de 1917, la Moldavie se rattache à la Roumanie par peur d’une propagation communiste tandis que la Transnistrie demande son rattachement à l’URSS.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie fait partie de l’Axe fasciste sous le régime du maréchal Antonescu, qui fait de la Transnistrie une sorte de “Sibérie roumaine” où sont déportés les résistants, les Juifs et les Roms. En 1944, l’annexion de la Roumanie par l’URSS est vécue comme une libération en Transnistrie, qui célèbre chaque année l’entrée de l’Armée Rouge sur son territoire.  L’identité nationale de la Transnistrie se construit ainsi sur la commémoration des luttes antifascistes de la Grande Guerre patriotique, dont le trauma collectif est encore vivace et travaille le sentiment anti-roumain.

La Moldavie et la Transnistrie sont rattachées à l’URSS comme deux entités distinctes, la première devenant la République démocratique moldave et la seconde la République socialiste soviétique. En 1991, à la chute de l’URSS, la Moldavie est reconnue par la communauté internationale comme Etat indépendant dont les frontières englobent la Transnistrie. Presque immédiatement après, en 1992, la Transnistrie fait sécession et demande son rattachement à la Russie en tant qu’oblast exclavée (à l’image de Kaliningrad, coincée entre la Lituanie et la Pologne).

La 14e armée russe, dirigée par le général Alexandre Lebed[2], intervient en soutien aux indépendantistes et la Moldavie est contrainte de capituler. La Russie justifie cette guerre auprès de l’opinion publique par la dénonciation constante de la “clique fasciste” de Chişinău et le “génocide” en cours contre les russes de Moldavie. Une rhétorique qui fait douloureusement écho à celle actuellement utilisée pour justifier l’invasion de l’Ukraine. Cette guerre civile, brève mais violente, cause plus de 2 000 morts. Le cessez-le-feu négocié par Moscou accorde le statut de république autonome à la Transnistrie et garantit la possibilité d’une auto-détermination si jamais la Moldavie décidait de demander son rattachement à la Roumanie. Toutefois, la Transnistrie, dont le nom officiel devient la République moldave du Dniestr (RMD) n’accepte pas ce statut et se revendique comme Etat indépendant. L’accord garantit également la neutralité de la Russie tout en l’incluant dans la “force de maintien de la paix” qui autorise une présence militaire russe permanente sur le territoire de la RMD.

Un territoire sous perfusion russe

Drapeau de la République moldave du Dniestr ou Transnistrie

Reconnue par aucun Etat, la RMD fonctionne pourtant exactement comme un pays indépendant. Elle possède sa propre Constitution, son drapeau, son hymne, son Président (Vadim Krasnosselski), son Parlement (le Conseil suprême), son gouvernement, son armée et sa monnaie (le rouble RMD ou Souvoriki). Sa capitale est Tiraspol. Outre la Russie et la Moldavie, elle n’a de relations diplomatiques qu’avec l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud-Alanie et le Haut-Karabagh, territoires également non-reconnus par l’ONU. Sa sécurité est en grande partie assurée par les troupes russes.

La frontière entre la RMD et la Moldavie est gardée par l’armée transnistrienne. Le déplacement entre les deux territoires se fait par le passage de check-points que beaucoup de personnes, qui travaillent et vivent d’un côté et de l’autre de la frontière, franchissent quotidiennement. Sur 500 000 habitants, les groupes ethniques les plus importants sont les Russes (34%), les Moldaves (33%) et les Ukrainiens (27%). La langue officielle est le russe. Le moldave (roumain en alphabet cyrillique) n’est la langue natale que de 32% de la population.

La Transnistrie dispose de nombreux atouts sur son territoire : l’arsenal de Colbasna (20 000 tonnes de munitions, l’un des plus gros dépôts d’armes d’Europe), la voie ferrée reliant la Moldavie à l’Ukraine, la centrale électrique de Dubasari et 80% des industries du pays. La Russie fournit gratuitement la région en gaz, lui verse 500 millions de dollars d’aides annuelles directes ou indirectes et assure un complément de pension aux retraités. Le conglomérat Sheriff, détenu par d’anciens membres des renseignements soviétiques, domine tous les secteurs de l’économie (énergie, médias, téléphonie, banque, BTP) et possède même le club de football local. Bénéficiant d’investissements russes, la RMD est la région la plus industrialisée de Moldavie, laquelle se retrouve en situation de dépendance économique vis-à-vis du territoire séparatiste, et par conséquent de la Russie. La Moldavie est contrainte d’acheter le gaz à sa voisine, laquelle l’obtient gratuitement. Privée de son accès à la mer Noire depuis la répartition du territoire actée par le pacte germano-soviétique en 1940, la Moldavie est aujourd’hui le pays le plus pauvre d’Europe en termes de PIB/habitant et d’IDH.

En 2006, lors d’un référendum laissant le choix entre l’indépendance et le rattachement à la Russie, 97,1% des Transnistriens ont voté pour la seconde option, mais ce vote n’a pas été reconnu par l’Union européenne et l’OSCE en raison d’irrégularités et du manque d’indépendance des médias. Chaque fois que le gouvernement moldave a tenté des rapprochements avec la Roumanie et l’Union européenne, celui de la RMD a répliqué en manifestant sa volonté d’indépendance et/ou de rattachement à la Russie. Selon le reporter Jean-Baptiste Naudet[3], « la Transnistrie est un territoire de l’Europe géographique où l’URSS, son système, son administration, son décorum et ses méthodes sont encore en place : un véritable conservatoire historique ».

La statue de Lénine siégeant devant le Conseil Suprême à Tiraspol

La guerre russo-ukrainienne aux portes de la Transnistrie

Alors que le conflit entre la Moldavie et la Transnistrie faisait partie des conflits gelés post-soviétiques depuis 1992, la situation s’est brutalement réchauffée avec la guerre en Ukraine.

L’enclave pro-russe nourrit des craintes sur la possible ouverture d’un nouveau front qui permettrait à la Russie d’occuper la région d’Odessa, de la même manière que la Russie utilise la Biélorussie au nord. Le contingent de 1 500 militaires russes déjà implanté en Transnistrie est rattaché au commandement Sud également présent au Donbass et en Crimée. Le 22 juin, un haut-gradé de l’armée russe a publiquement évoqué l’objectif de lier la Transnistrie à la Crimée par un couloir terrestre occupant le sud de l’Ukraine.

Ainsi, le sort de la Transnistrie, et par extension de la Moldavie, dépend d’Odessa et de sa résistance face à l’armée russe. Pour l’heure, la ville n’a pas été la cible d’attaques directes, mais le front russe, qui a déjà franchi Kherson et Mykolaiv, se rapproche dangereusement.

Fin avril, deux explosions non revendiquées ont touché la tour de radio locale de Maïak, un village au nord de la RMD, qui diffuse la langue russe, tandis que le siège du Ministère de la sécurité publique a été touché par une attaque au lance-grenades. Des coups de feu ont également été tirés en direction du dépôt d’armes de Colbasna. Alors que Moscou et Kyiv s’accusent mutuellement d’être à l’origine de ces attentats, les autorités transnistriennes se rangent du côté de Poutine et les médias multiplient les alertes sur une supposée menace terroriste ukrainienne. Quelques jours avant ces attaques, le général russe Roustam Minnekaïev a affirmé que la population russophone de Moldavie était “victime d’oppression” –  l’un des prétextes utilisés par la Russie pour intervenir en Ukraine. La Présidente de la Moldavie, Maia Sandu[4], a quant à elle dénoncé une tentative de déstabilisation de la part de la Russie.

Des automobilistes au poste-frontière de Varnita

Depuis le début du conflit, la tension et la méfiance grandissent en Transnistrie. Les contrôles de sécurité se sont renforcés aux checkpoints. Le 2 mai, un journal local a publié une “lettre ouverte” demandant à Vladimir Poutine, au nom de la population, « d’accepter d’impliquer les forces transnistriennes dans les actions en cours de l’armée russe ».

Bien que le conflit en Ukraine semble creuser le fossé entre la Moldavie et la RMD en poussant encore plus loin l’une vers l’Europe et l’autre vers la Russie, de nombreux habitants de Transnistrie ne souhaitent pas voir la guerre arriver chez eux. Le souvenir de la guerre civile, encore récent, reste un traumatisme, et la fidélité de certains envers le “grand frère russe” s’est quelque peu érodée. En effet, près d’un tiers de la population est ukrainienne et beaucoup ont de la famille et des amis en Ukraine. Depuis le début du conflit, 27 000 migrants ukrainiens ont trouvé refuge en Transnistrie.

La guerre en Ukraine a permis d’inverser la dépendance économique entre Tiraspol et Chişinău. En effet, la fermeture de la frontière entre l’Ukraine et la Transnistrie a entraîné l’arrêt des importations et exportations de la RMD, qui transitaient par le port d’Odessa. Le seul moyen pour la région séparatiste de commercer avec l’extérieur est désormais de passer par la Moldavie.

Depuis le 23 juin 2022, la Moldavie est officiellement candidate à l’UE, après avoir déposé sa demande le 3 mars. L’approbation très rapide de cette candidature par les 27, qui ont approuvé celle de l’Ukraine le même jour, a beaucoup à voir avec le conflit en Ukraine. En effet, la Moldavie ne possède pas les prérequis pour une adhésion prochaine. Non seulement son niveau économique se situe bien en-deçà de celui de l’UE, mais le pays doit aussi faire face à un fort taux de corruption et au trafic d’armes.

Cette candidature éclair intervient comme une réponse à l’instabilité croissante de la Transnistrie. Ainsi, si l’armée russe venait à occuper Odessa et à rejoindre la Transnistrie, la Moldavie serait protégée par l’UE. Le pays s’est déjà raccordé au réseau électrique de l’UE en prévision d’un arrêt de l’approvisionnement en gaz par Moscou. Cependant, il est très peu probable que la Moldavie intègre l’UE avant la fin du conflit – et espérons-le, car le processus d’adhésion à l’UE peut parfois prendre une dizaine d’années.

La question du sort de la Transnistrie, qui a toujours manifesté son opposition à une intégration dans l’UE, reste entière. Reste également à savoir si cette candidature garantira effectivement la sécurité de la Moldavie, ou si au contraire elle entraînera une réaction de la part de la Transnistrie, qui sera sans nul doute soutenue par la Russie.


[1] La Bessarabie, du nom de l’ancienne dynastie roumaine des Bassarab, fait référence à la région historique de la principauté de Moldavie, située entre les fleuves du Prut et du Dniestr.

[2] Alexandre Ivanovitch Lebed était soldat puis général dans les armées soviétiques positionnées dans les territoires occupés (Azerbaïdjan, Géorgie, Afghanistan). Promis à une grande carrière politique après la chute de l’URSS et candidat à l’élection présidentielle de 2002, il est nommé gouverneur en Sibérie par Poutine, où il meurt dans un accident d’hélicoptère.

[3] Jean-Baptiste Naudet est un grand reporter ayant travaillé pour Le Monde et l’Obs, spécialiste de l’Europe de l’Est, du Caucase et des Balkans.

[4] Maia Sandu est la Présidente de la Moldavie depuis décembre 2020. Formée à Harvard aux Etats Unis et économiste, elle est pro-européenne.

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